dimanche 30 août 2015

Luxy in the sky with diamonds



Je racontais mes débuts, voilà déjà la fin. Une dernière soirée, bien calme sous les projecteurs fatigués, FIP en fond, celui-là passe dans la rue et m’envoie tranquillement un baiser, je me rappelle…
… la première réunion d'équipe, timide...
… la panique, être certaine de ne jamais retenir les consignes, pas capable de gérer seule la caisse...
… la rage de constater encore l'erreur, compter encore, appeler un ami, avoir un peu honte, réaffectation du mode de paiement, j'ai oublié les contremarques...
…. la fierté d'avoir mis en page une jolie fiche de renseignements...
… le code du coffre fort que je déteste faire, trois fois à gauche, deux fois à droite, une fois à gauche et clic…
… les cartes de fidélité, écrire petit, tout petit, pour que tout tienne dessus, mon écriture sous leurs yeux pendant un an, applique-toi…
... déplier, annoter, trier,  ranger les 3500 affiches géantes, rédiger, parfois sans avoir vu les films, les textes du programme qui seront refaits de toutes façons, trop courts, trop longs, faudrait pas en parler comme ça. Tenter de réunir les infos sur l'accessibilité du cinéma mais n'y arriver jamais, le noter dans le dossier. Râler du mac qui va mal parce qu'il n'est pas PC, créer les affiches des soirées spéciales, qui seront vues ! dire bonjour, 5euros s'il vous plaît, non la salle n'est pas climatisée, oui vous pouvez entrer, non ce n'est pas un cabinet d'avocats ici, non je ne crois pas qu'on passera Terminator...
… les gâteaux, les glaces, les bières, de l’entr’actes animé, portes fermées, légèreté, entre 17h et 17h30…
… les fâcheries, les bouderies, les potins, les histoires d’ici, comme partout ailleurs, leur microcosme, une équipe touchante, fatigante, envahissante, unique, dynamique, motivante… bavarde, dictatoriale, lunatique, égoïste, altruiste, douce, piquante, une main qui a poussé mon dos, m’ont fait confiance…
… les mots sur mon vélo, les mails rigolos, les blagues à deux balles pas toujours marrantes et ma susceptibilité…
… elle qui arrive en retard, toujours, sa gibecière au dos, et prend le temps de demander si ça va, dans les yeux, comme ça, parce que c’est important, qui m’apporte un litre de jus d’orange, une fois, parce que je suis gentille, et me donne son numéro ce soir, pour garder contact. Ici on a jamais assez de temps…
… lui qui passe devant tout le monde, sans gêne, la bave aux lèvres, la chemise tachée, son bout de papier qui tombe, écrit du titre et de l’heure du film mais demande toujours je viens voir quoi déjà ? c’est commencé ? c’est dans quelle salle ? et c’est quoi, le film ? ah, c’est en bas ?...
… les projections, seule dans la cabine ronronnante, capitaine du bateau, les regarder s'installer par la lucarne et cliquer sur la petite flèche, comme pousser sur scène les mouvants du film et tout s’anime…
… ces portes vitrées, trop lourdes pour les personnes âgées, d’où je vois les affiches à l’envers, d’où je vois la pluie tomber, le soleil peser, les vies défiler…
... le hérisson du retour chez moi, toujours au même endroit. C'est Pougne, il me fait du bien.
... et les chaudoudoux de fin de contrat, les mots gentils des uns, le chocolat de l’autre, les numéros de téléphone, le bouquet de roses, les petits cadeaux, les petits gâteaux, les câlins, les encouragements, la gorge serrée, la gorge serrée, les larmes au bout des cils… et voilà. C’est fini. Je referme la porte et je m’en vais deci, délà. Sans Ernest qui est mort.

dimanche 8 mars 2015

Fiat Luxy

Et bien voilà, ça y est. C’est comme si sa naissance à elle, celle de ma petite framboise, mon petit poireau, la naissance de ma nièce, de ma filleule, de la petite Tessa au body rayé saucisson et aux grands yeux quand elle veut bien les avoir ouverts, c’est comme si sa naissance à elle avait provoqué celle de ma nouvelle vie. Une fée avec un cœur à lunettes plus gros que sa propre poitrine s’est penchée sur mon berceau cabossé, ces jours-là, et m’a tendrement reposée dans mon cocon ivryen, inondé de lumière et de verdure, m’a collée un colocataire bouillant de vie et offert un travail tout doux, tout chaud, dans un endroit que j'aimais déjà avec des gens que j'aimais déjà. 

J’étais enseignante spécialisée, je suis agent d'accueil au cinéma.
Mais… vous étiez... instit?? et vous voulez être caissière au cinéma ??… vous savez que c’est mal payé ?... et… que c’est juste un remplacement ?...

Oui Madame, je sais. Je perds du salaire, de la reconnaissance sociale peut-être, aussi, mais pas une fraction de seconde je n’hésite. Vous savez pourquoi, Madame ? 

Parce qu’avant, chaque soir je pesais lourd de la boule du lendemain. De la violence, de mon incompétence. Chaque matin mes membres s’animaient sans énergie, rester terrée une minute de plus, toujours ça de gagné. Aujourd’hui j’arrive légère, en avance, je sais que tout ira bien. 

Parce qu’avant, Madame, je passais les journées avec des gens qui n’avaient pas envie d’être là, les petits, les grands, tous soufferts d'être obligés. De la tension dans les corps et dans les mots, des cris, du bruit. A l'intérieur les muscles tirés, la tête compressée. Aujourd’hui j’accueille des sourires, des blagounettes, de ceux qui sont contents de s’offrir deux heures de plaisir, de m'en offrir 30 secondes. Des rapports en douceur, des rapports sans douleur.

Parce que jamais, avant, je n’avais terminé le travail. Coupable de ne pas faire plus, de ne pas faire mieux, les soirs, les week end, les vacances, coupable de me reposer au lieu de trimer, jamais tranquille, toujours coupable. Coupable, coupable, coupable. Aujourd’hui je fais mon travail, calmement, je suis certaine de le faire bien, et quand je rentre chez moi je peux peindre. J'ai le temps dans mon jour et dans ma tête. Parce que Madame, oui, c’est drôle, je créée mieux quelques semaines.

Et puis et puis, faut dire que j’adore ouvrir le rideau de fer, laisser entrer les spectateurs avides de sièges à abaisser ! Le doux souvenir des Disney avec Maman, petites, et ma sœur, si légère que le film ses genoux sous le menton... j'avais oublié mes lunettes, ce jour-là, la petite sirène était bien floue.

J’adore les reconnaître, aussi, les habitués, Vous êtes nouvelle ? J'aimais bien le jeune homme, il était sympa... prendre ma place, nouer des liens. Echanger un mot, partager l'émotion, conseiller, me faire conseiller, râler parce que c'est dans la salle 2, je vous comprends, on n'a pas la place pour les jambes. Derrière la vitre, l'infirmière de l'école. Vous me reconnaissez ? L'instit de la Clis, l'année dernière... ça alors ! On se demandait ce que vous deveniez ! Incroyable, quand je dirai ça au médecin... toujours très difficile, la Clis. Et l'ovni d'ancien élève, là, l'après-midi grands-parents au cinéma, ouverts rond ses yeux de bille et ses joues de bébé, tout halluciné de me voir là et pas ailleurs. Mais vous allez quand même à l'école? De sa voix embuée du nez, Vous savez j'ai craint le film Réalité, de Quentin Dupieux, car la mise en abîme m'a laissé perplexe. Me rappelle sa façon de mimer la mort par flèche dans le cœur, ou ses rythmes corporels tziganes dans la cour de l'école, l'ovni.

J’adore lire sur les films, fouiller, apprendre, cette stimulation intellectuelle, ce domaine inconnu. Si si, on peut rédiger sur ce qu'on n'a pas vu. Cap ? 
Préparer la salle de projection et suivre à la lettre la recette du chef de cabine, Roger, le réfugié politique qui m'apporte de la tarte quand on travaille ensemble. Avec de la poudre de speculoos dans la pâte, hummm. Allumer l'extracteur, le Dorémi, façole, les dolby digital surrounded 5PM, le TMS, et charger les DCP, vérifier l'éclairage de la salle, choisir le film à projeter, appuyer sur le bouton... les lumières s'effacent et le film commence. Satisfaction.

Attendre qu’ils sortent de la salle, voir leurs mines ensuquées de la parenthèse d’un autre monde, leur demander Alors ?... les voir émerger doucement, reprendre contact avec dehors, ici, maintenant. C'était gé-nial ! Quel film ! L'enthousiasme est contagieux, je le vis avec eux. 

Surtout, surtout, dans la fatigue de fin de soirée, je déguste le dernier spectateur. Il passe la porte et me retrouve dans le sombre. Le silence. Tard. Traverser la salle plus obscure, fatiguée de toutes ces vies qu’elle a animées. Respirer profondément. Sérénité. Tu vois Madame, dans ces moments-là je sens que mon travail a participé au plaisir des gens, et tout prend du sens. C’est drôle, ça ne m’était jamais arrivé avant.

D’aucun me demande « Et après ?! », parce que c’est bien joli, ça, de laisser tomber un boulot de fonctionnaire bien payé pour un job précaire à durée déterminée, bon sang faut penser la suite, faut te bouger, faut trouver, tu dois savoir quoi faire de ta vie tu vas quand même pas continuer les petits contrats il faut te stabiliser trouver un emploi bien-payé-parceque-les-voyages-lewwoofing-ça-va-un-moment-mais-ça-mène-à-rien-tout-ça-en-plus-t'es-pas-mariée-mais-qu'est-ce-que-tu-vas-fairemonDieumondieuMONDIEU!...

… et bien après je ne sais pas. Ma chose en mon temps. Je sais que ça t’inquiète, je le vois bien, et tu le dis. Ce serait mieux que j’aie une jolie maison et un joli mari, avec de jolis enfants qui courent dans le joli jardin après un joli chien que j'appellerais Bidule parce que ça me fait rigoler d'appeler mon chien Bidule, même si j'aime pas trop les chiens et qu'il y a peu de chances pour que j'en aie un un jour, sauf si je vis avec quelqu'un qui les aime tellement que j'accepte finalement d'en avoir un mais alors j'imposerais Bidule comme nom, mais ça n'est pas la question, si ?... tu serais rassuré, si j'avais tout ça. Pas moi, tu sais ? Ce sont tes envies à toi, tes angoisses à toi. Parce que moi, ça ne me dit pas de ne faire qu'une chose de ma vie. Sur mon lit de mort, je voudrais me réjouir d'avoir expérimenté mille choses, d'avoir su mettre de côté ce qui me rendait malheureuse, et d'avoir construit un bonheur, le mien, juste le mien, avec mes éléments.

Un grand poète m'ôte les mots de la bouche quand il écrit :
« J'ai quitté l'école ! 
Si seulement tu savais tout le mal que je garde ! 
[...]
J'ai pété les plombs, sans abandonner ni baisser les bras 
Plus d'nouvelles, batterie faible, malédiction 
Dorénavant, je vais de l'avant, c'est ma direction» 

Je vais dans ma direction, elle peut te sembler bizarre à toi, mais s'il te plaît, allège-moi de ton inquiétude. Juste donne-moi la main, fais-moi des câlins, aie confiance et promis, j'avancerai mieux encore. Sur mon chemin à moi. Accompagnée de toi.

vendredi 23 janvier 2015

Pomme pomme pomme pomme.

Elle monte sur sa copine pour manger,
et elle se croit maline.
Let’s wwoof again ! Je surveille encore de près, je m’inquiète, j’en transpire, mais toujours pas de tuile à l’horizon. Vaucluse, chambre d’hôtes, 60 brebis, leurs petits – qu’est-ce que c’est con, un mouton !, poulets, arbres fruitiers. Production de viande d’agneau et de jus de fruits.

J’occupe une place de choix, seule dans une chambre 3 lits, salle de bains et toilettes privatifs, du contraste avec le vieux canapé-lit partagé en Slovénie ! Rose, d’ailleurs, qui m’a écrit pour me raconter sa suite, après moi son déluge… les autres ont osé lui dire qu’elle faisait trop de bruit en mangeant, que ça les dérangeait, mais avec la musique ça devrait aller. J’ai eu de la peine pour elle, peuchère.
Ici, les repas pantagrueliques tout en bio des fermes du coin, concoctés par un sacré cuisinier. Enfin je dis sacré, je le dis pas trop fort parce qu’il hurlerait de son accent marseillais que bonne mère, si tu veux trouver plus athée que moi tu peux chercher longtemps, franchement, t’y crois toi, ty’as encore des fadas qui pensent que la vierge a fait un petit avé le bon Dieu. Bernard, c’est l’ours râleur qui aime manger et jouer aux cartes. Il s’énerve parce qu’à la télé, ils ont fait parler un spécialiste du terrorisme, il avait la tête d’un terroriste. Ils se foutent de nous, ils s’infiltrent partout les arabes, après ils tuent tout le monde et c’est la cagade. Bernard aime bien Jean-Pierre Pernaud. Il aime bien Guillaume, aussi – c’est son associé, il est blond aux yeux bleus-c'est un sacré numéro mais il est gentil.
Guillaume a 30 ans, grand et élancé, le visage rond de l’enfant qui se cache sous de faux airs d’adulte. Guillaume a quitté l’enseignement parisien pour suer entre pommes et brebis. J’ai travaillé une semaine avec lui en l’absence de Bernard, il m’a fallu puiser dans mes réserves de patience pour ne pas exploser que, fichtre, faudrait qu’il arrête de me contredire par principe. Avec lui je fais tout juste un peu trop, ou pas tout à fait assez. Pas là, plutôt là, et t’aurais du attendre 2 minutes, non, ça on va plutôt y faire plus tard.  Avec Guillaume, on a planté des pommiers. Plein. Une amie et accessoirement un proverbe marocain me susurrent Pour atteindre l’immortalité, écris un livre, plante un arbre, élève un enfant. Je me demande si je peux planter beaucoup beaucoup d’arbres pour compenser les deux autres, ça vaut le coup d’essayer.  En tous cas Guillaume aime bien Bernard, il le trouve gentil même si c’est un sacré numéro.
Je wwoof avec Anna l’autrichienne qui parle en tordant la bouche allemand, italien, anglais et français. Easy. Elle est très discrète et très gentille, elle a faim beaucoup trop de fois par jour, et on rigole comme des tordues en imaginant son chien en mère-grand du petit chaperon rouge. Diantre ça fait du bien. Quand Anna ne comprend pas l’accent marseillais de Bernard, il répète la même chose, aussi vite, mais en hurlant. Haha.

Nos journées, ici, sont ponctuées de brebis. C’est fou ce que ça mange, ces bestioles.  2kg par jour, paraît-il ! Entre les brebis, on fait du jus de fruit. De la pomme au point de vente, on trie, on broie, on presse, on met en bouteilles, on étiquette, et en cartons. Passionnant de voir les coulisses d’une production artisanale ! après avoir étiqueté 3000 bouteilles à la main, je comprends les 3e du litre.

Mais tout ça, je l’avoue, je le vis d’un peu loin dans ma tête, je pense et pense et pense au petit nez qui va bientôt pointer, aux petites mains qui vont bientôt s’agiter ; dans la dernière ligne droite je surveille le téléphone et j’attends en piétinant, en rêvassant, de faire enfin la rencontre de ma nièce. Tu vois, Dieu, si t’existes, au lieu de faire mourir les gens tu devrais faire naître les bébés.

mardi 13 janvier 2015

Trop d'hommages...



J’avais écrit quelques mots pour Charlie, mais la profusion d’hommages m’étouffe. Je ne veux pas que la réaction à l’événement ne devienne pour moi plus importante que l’événement lui-même, ce qu'il signifie et ses conséquences. Je ne publierai donc pas mon petit texte mais je veux juste en poser là l’essentiel : il m’est intolérable qu’aujourd’hui un homme tue un autre homme de sang froid, pour quelque raison que ce soit.

Finie 2014.
Ernest et moi vous adressons
nos meilleurs voeux !
2015 avance prudemment, comme un jeune enfant tentant ses premiers pas. Je tangue, je tâtonne, j’hésite, j’ai peur et confiance à la fois, je rebrousse chemin, finalement j’y retourne, je tombe, je me relève avec des bleus. Qui passent. Comme chaque début d’année je me dis cette fois, c’est la bonne ! t’as regardé filer la dernière, faut te secouer ma vieille. Mais avant, un instant, je me pose et regarde derrière moi.

2014 est finie. Agitée à très agitée. Du quotidien dur et dingue ponctué de chaudoudoux sur la première moitié, un décrochement total sur la deuxième. De nombreux voyages, des amis, des partages, dans la souffrance ou dans le rire, des kilomètres en avion, en voiture, et des rencontres.

Le petit. Arrivé dans ma classe en septembre 2013, qui disait non non non à chaque question. Tout noir, tout minus, tout fragile. D’une pichenette il tombe, mais lui il se croit super fort, tu vas voir le chien de mon père il va te manger. Le petit avec ses bras en cure-dents, ses dents de travers et ses grands yeux qui lancent des éclairs. Son papa a perdu toute sa famille dans l’incendie de leur immeuble alors, désespéré, il a fait venir sa deuxième famille du pays. Eux, ils habitaient un village avec des animaux en liberté, du sable sur le sol et des maisons en terre, dans un autre monde, là-bas, plus au sud. Le petit est arrivé à 3 ans, avec sa maman et ses frères, tous subitement déracinés pour être greffés dans l’univers parisien de béton, pollution, agression. Le petit garçon. Sa maman n’arrive pas à l’aimer, elle reste enfermée au soleil de son Afrique et son Papa est décontenancé, il ne comprend pas pourquoi le petit en arrive là. Il s’échappe de l’école. Il menace de se tailler les veines. Il saute par-dessus la balustrade du balcon. J’ai eu tellement, tellement peur pour le petit. Ses jambes et son cœur sont tellement fragiles. Il continue à dire non non non, il se met en colère à la moindre occasion, il crie, sale pédé va enculer ton père, il tape fort, il mord, il fait mal, il dit qu’il veut mourir !... il faut que je le maintienne pour l’empêcher de faire tout ça. Il veut que je le maintienne pour le protéger de tout ça, et je sens son petit cœur qui ralentit, ses muscles qui se détendent et sa respiration qui se calme. Il dit non non non mais il se serre contre moi. Il dit oui pour une histoire. Il préfère celle de Superlapin. Mais le petit, en fait, il a pas besoin de Superlapin, ni de Supermaîtresse, il se contenterait juste d’une Maman, même pas super.

Il y a eu Dieu, ensuite. Oui oui, Dieu. Il a la quarantaine tassée, il est petit, bedonnant et il pue des pieds. Il a vachement investi en moi, parce que quand même, il trouve que je suis une nana maline, et puis je crois que ça lui déplaît pas de se promener au bras d’une minette de 30 ans. Il m'aimait bien, je lui faisais penser à la pépette de Renaud. La pas vraiment bêcheuse, la pas du tout affreuse, qu’avait des idées vicieuses sous ses chveux jaunes, même si bon, j'ai pas les chveux jaunes. Mais voilà, je l'ai déçu, il a rien pu faire de moi. Je fais partie de ces filles, tu vois, j’en demande trop. J'aime bien qu'on réponde à mes messages, j'aime bien qu'on soit à l'heure, j'aime bien qu'on s'occupe de moi. Seulement, lui, il a pas que ça à penser, il doit faire gagner les verts à la mairie de Montreuil. Parce que Dieu, il est hyper engagé, il a des idées et tout! il bosse pour un maire écolo et défile avec les verts, mais il veut pas d'étiquette, c’est un expert, pas un politique. Un expert en communication. Il en dit jamais trop ni pas assez, il arrive à te faire faire et penser des trucs en te faisant croire que c’est ton idée. Moi je suis nulle à ça, d’ailleurs il me l’a dit : toi ton problème dans tes relations c’est que tu fais des erreurs de com. Il a raison, la spontanéité, ça craint, après tu fais des erreurs. C'est parce que lui il sait faire qu'il passe à la télé, Dieu, mais ouais, non, franchement, ça me fait rien. Il dit qu’il s’en fout d’être connu, il est hyper simple, tu vois. C'est pour ça qu'il murmure qu’il doit
rappeler Camille, parce que ça fait longtemps qu’il l’a pas eue au téléphone, il aurait pu se pavaner Ouais moi je connais Camille mais non non non, il en fait jamais trop, l'humilité l'habite! Par exemple il s'est pas étalé sur le fait qu'il a foutu un mec baraqué par terre qui l'avait provoqué, il m’a pas non plus raconté en détails son pot au café de Flore avec Stéphane R0zès. J'ai fait la gueule à cause de son heure et demie de retard sans prévenir, et bien il me l'a même pas reproché. Il a juste eu l’élégance de me payer le resto pour que j'aille mieux. Dieu, c'est l'homme le plus classe du monde.
Bon, en vérité aujourd’hui Lui et moi on est brouillés parce que j'ai été méchante, et je le confesse, j'ai eu des pensées blasphématoires. J'ai pensé qu'il avait un ego boursouflé. C'est la faute aux démons! Sur mon épaule! Dans mon oreille ! Ils résonnaient dans ma tête ! Ne crois plus en Lui ! Ne crois plus en Lui!... je suis faible, je leur ai cédé.


J'ai pu oublier Dieu et ma crise de foi là où il n'était certainement pas au printemps 94, et j'ai croisé la route de Léo. Vu de loin il est discret, avec sa casquette délavée et sa chemise à carreaux, mais il cache bien son jeu, le drôle. Certains l’appellent Léo, c’est un diminutif, d’autres Maratanga, parce qu’au Rwanda on appelle souvent les gens par leur nom de famille, mais moi je l’appelle Léo. Il n’est pas très
Regarde, il pédale en descente !
grand, il a la jeunesse éternelle du mec optimiste et le regard perçant de celui
 qui dit rien mais qu’en pense pas moins. Il court de partout, téléphone tout le temps, et ce qui le fait beaucoup rire, c'est les cons en vélo qui pédalent dans les descentes, allez, prends-le en photo! Léo est un bon vivant. Il adore les arachides préparées par sa femme. Isabelle, elle fait bien les arachides. Il met du citron sur tous les plats et trouve que le rhum, c’est pas mauvais alors il en boit 3 verres malgré son diabète. Léo est têtu comme un âne et quand il a décidé un truc, vazy pour le faire changer d'avis. Par exemple, il pleut pas quand c'est pas la saison des pluies. Mais regarde, Léo, il pleut, là, non ? mais non, c'est pas la saison. C'est pas la vraie pluie. C'est pas la saison. 
Léo a vécu la guerre, comme les autres il a du partir, avec ses enfants, sur les routes poussiéreuses des mille collines, fuyant la mort. Il s’engage depuis, discrètement, dans la lente reconstruction du pays, en embauchant des jeunes pour tout et pour rien, en leur donnant un cadre qui les motive et les pousse au-delà de leurs limites. Il s’inquiète de tout le monde et s’occupe de chacun. Beaucoup. Sans lui, la ville sera différente. Léo s’inquiète beaucoup pour mon frère et l'appelle à 2h du matin pour savoir s'il est rentré du match. Qui était à 17h. Il faut manger, Maxime, t’es tout maigre, là ! il faut manger des brochettes. Comme ce soir-là, dans l’une des maisons que tu as construites et que tu louais à ces fous d’étudiants belges, la soirée pleine de rires, de musique et de chèvre en cubes ! Tu portais ta belle veste en soie, celle que tu as achetée au marché avec ton ami d’ici de là-bas, qui vous rendait tellement fiers. Ce soir-là, aussi, tu nous as expliqué que quand on a bu, il vaut mieux rentrer en voiture, c’est plus sûr. On a bien rigolé.

Le matin du 8 janvier, préoccupée encore par le carnage de Charlie, le petit dans un coin de mon coeur et Dieu aux oubliettes, j’apprends que Léo s’est éteint pendant la nuit, doucement, dans son sommeil. Sans prévenir. Mes pensées volent vers le Rwanda, si loin, vers sa femme, vers ses enfants, vers ses amis. Et maintenant, le silence.

mardi 6 janvier 2015

Roule, ma poule

D’accord, je vous ai fait le coup de la panne. Un trou noir dans l’espace de mon inspiration, depuis mon retour de Slovénie. La légende dit qu’enfant, j’étais dévastée au moindre bouleversement de mon quotidien, comme le changement de voiture ou la retapisserie de la cuisine. Si jamais la légende était vraie (mais personne n’a de preuve), imaginez donc ce que produirait l’abandon d’un endroit auquel je me suis habituée, les au-revoir des gens auxquels je me suis attachée - à chaque départ un arrachement ! Heureusement qu’il n’en est rien. A chaque départ une nouvelle vie ?

Je vous ai fait le coup de la panne, d’accord. Mais ce ne fut pas panne perdue : passé le mois à faire des sauts chez les gens que j’aime, encore mille ou peut-être deux mille kilomètres à tisser le fil invisible qui relie la Bresse, le lyonnais, la Provence, le pays de Gex, la capitale, reçue toujours comme une reine!... trimballant dans mon aéroplane blindé un gros lot de covoitureurs de provenances géographiques et sociales hétérogènes; ces rencontres ne se font que dans la carlingue des voitures, on the road again... 

De nuit, un voyage mémorable avec deux hommes – tu n’as pas peur ? jamais peur des hommes, moi. Toujours peur des hommes, moi. Le premier : Damien, 24 ans, l’allure sportive du mec qui s’entretient, moniteur d’auto-école, rejoint sa copine. Avec moi on s’ennuie jamais, je fais toujours l’animation dans la voiture, d'habitude c'est moi qui conduis. Il a parlé, parlé fort, parlé très fort, raconté, raconté ses quelques mois à l’armée et comme il kiffait trop sa race d’être réveillé à 2h du matin pour aller se vautrer dans la boue avec un sac de 50kg sur le dos, la discipline j'en ai besoin, comme il a fait le tour de Lyon sur sa moto, déguisé en Père-Noël pour impressionner les enfants et faire rire les grands-mères, parce que lui, c’est un fou qui dévore la vie, on sait pas de quoi demain sera fait, faut profiter, d’ailleurs faut te trouver un mec, j’ai un pote il est trop cool, il a un chat!
Le second : Rachid, 45 ans, petit et trapu, algérien, habile maître des bonnes manières. Tu fais quoi comme métier ? animateur, mais je fais des affaires, aussi. Ouais, des affaires dans l’informatique, la télé, je deal avec l’Amérique, ça rapporte plus, attends j’ai un coup de fil d’un client. 22h un samedi soir. Rachid allait dans la famille de sa femme mais sûr ils auront fini le repas quand on va arriver, c’est des gameleurs, eux ! en plus c’est pas des marrants chez eux, sa femme, elle est pas marrante non plus, elle veut jamais qu’il parle aux gens, elle dit Ouais, pourquoi tu lui causes à lui, alors que tu le connais même pas ! sa femme elle a 25 ans mais elle est déjà vieille. Alors que lui c’est un gosse, j’te jure j’suis un gosse ! moi j’me marre, j’profite de la vie ! d’ailleurs j’ai acheté une BM et j’achète des jouets à mon fils, en vrai c’est pour moi, comme le robot téléguidé à 400e. Ta voiture, là, elle a quel âge déjà ?...
Entre Damien et Rachid, collision de deux mondes diamétralement opposés : d'un côté tout est propre et perpendiculaire, de l'autre on revend les trucs tombés du camion – j’te jure le nouvel ipad G300 running air 7 je te l’ai à 300e si tu me laisses le temps de passer quelques coups de fil. Assister à ce type de rencontre surréaliste porte un haut intérêt tant sociologique qu’anthropologique, observer ce que provoque la proximité physique, la façon dont les gens se dévoilent, ceux qui ne disent rien d’eux, ceux qui se livrent d’un bloc parce qu’on s’en fout, on se reverra jamais, imaginer aussi ce que contiennent les silences… et rire, rire tellement quand Damien ouvre la brèche des blagues salaces en me voyant croquer dans une carotte alors que Rachid, gêné, plonge le nez dans le GPS en demandant c'est quand qu'on arrive, oulala qu'il est long ce voyage. Avouera-t-il à la fin du voyage: moi parler de ce genre de choses, ça m’excite en deux secondes... 

Un autre voyage, particulier, avec une douce étudiante en arts et un éphèbe congolais, pasteur. L’idée d’un bel échange a priori ! Que nenni. L’éphèbe m’a vite fait passer l’envie de jeter des coups d’œil discrets dans le rétro quand il a ouvert la bouche, et la discrète s’est lentement tue. Deux heures de souffrances pour nous et force gesticulations pour lui, à tenter de nous convaincre que Dieu est partout, tu vois les atomes, toi ? non ? pourtant tu sais qu’ils sont là, c’est preuve que Dieu existe même si on ne le voit pas ! Dieu c’est une force, un courant, tu vois l’attraction terrestre toi ? non ? pourtant elle existe alors preuve que Dieu existe ! On doit dire MERCI ! MERCI ! d’être nés dans l’ère de l’Iphone 6, où nous maîtrisons si bien les outils scientifiques ! On doit dire MERCI ! MERCI ! de vivre sur une si belle Terre qu’Il a façonnée pour nous, parce que qui peut expliquer que la Terre soit si belle, einh ? tu penses que c’est le hasard que le ciel soit si bleu, que les herbes soient si vertes ?...
… le discours pastoral n’est pas transcriptible, au final. Un gloubiboulga incohérent qui mélangeait tout et n’importe quoi, faisant fi de la science et même de la logique. Un discours éthéré et hypnotisant, peut-être cocon sécurisant pour les âmes en détresse. Un discours halluciné, avec une particulière compétence à noyer le poisson quand une question le dérange. C’est exactement là que je voulais en venir, je te remercie de poser la question, j’allais en parler ! j’ai tout de suite vu que tu étais une fille intelligente, tu as l’œil pétillant, d’ailleurs tu souriais quand je suis arrivé alors que j’avais 30minutes de retard, tu es quelqu’un de bon, ça se voit. Le pasteur est bas.

Elle ira loin, très loin.
Le blabla fait partie intégrante de la richesse de mon année sabbatique, une cinquantaine de personnes dans l’espace très réduit de mon destrier, depuis septembre et 10000km. Une relation étroite et éphémère, une par une, unique et particulière, que chacun prend comme telle et qui donne à ces quelques heures de parenthèses une couleur à chaque fois différente. Et parfois, rarement, avec délice, on tombe sur la relation qu’on a envie de prolonger et d’entretenir, avec une ancienne punk à chien qui milite pour le libertinage ou une profonde adepte du végétarisme, riche de mille expériences et d'une humanité rare. Mais que la relation perdure ou non, finalement, l’important est dans l’étincelle et le plaisir du moment roulant. Paraît-il: l'important n'est pas le bout du chemin mais le chemin lui-même.


lundi 24 novembre 2014

Slovénie vidi vici

Bientôt quatre semaines que je suis à l’auberge espagnole slovène, dans ma bulle.

Le rythme y est quelque peu particulier. Les jours sans pluie, les durs, les hommes, quoi, se lèvent vers 7h et filent bosser dehors pendant que les flemmards (comme moi) prennent leur temps et préparent un brunch qui tue. Appelle les autres vers 10 ou 11h, qui viennent se sustenter. Un joli moment du matin, qui débute quasi systématiquement par un verre de schnaps. Le schnaps prend une place assez importante ici. Un peu dur au réveil, mais efficace ! Pensée annexe : j’ai découvert être la seule dont les oreilles font mal quand elle boit du schnaps. Les autres ont l’estomac brûlé, moi c’est les oreilles. C’est légèrement inquiétant quant à mes circuits internes.

Après le gros petit déjeuner, chacun file à sa tâche. Depuis mon arrivée, les hommes construisent une grande cabane pour loger convenablement la faune qu’ils entretiennent. Bouba la cochonne, 
Bouba la grosse cochonne
ramassée dans la rue par Lena en plein Ljubljana. Grise et poilue, déambule à sa guise et fouille le compost en grognant. Elle est très drôle. Une dizaine de lapins lapines, des poules, des canards, des paons paons, deux oies qui me suivent en permanence  en essayant de m’impressionner de leurs cous tendus, becs en l’air, mais qui s’enfuient dès que je m’approche. Couardes. Et un pigeon voyageur qui a posé ses valises et dont la tête ne me revient pas ; on ne s’aime pas beaucoup, lui et moi. Il m’attaque quand j’entre dans son périmètre, et je l’insulte bassement, ce dont, de toute évidence, il n’a cure.

La cabane de l'Amour

Les hommes sont à la cabane, donc, concentrés entre deux bières jusqu’à la tombée de la nuit. Les femmes, Rose et moi, à la cuisine, comme au bon vieux temps. Mais la cuisine, ici, se fait lentement, et tendrement. On teste des trucs, on épice, on herbe, on cuit, on frit. Et on fait des desserts. Chaque jour un nouveau. Un gâteau bananes/chocolat, des galettes des rois aux amandes ou aux noisettes, des pommes fourrées de purée de noix, une tarte au chocolat, un muffin géant bananes/chocolat, un strudel, des croissants, une tarte tatin, un gâteau au gingembre, et j’en passe. 
"Si on oublie que ça devrait
avoir le goût des croissants, c'est très bon!"
L’enthousiasme est général, toujours, et encourageant. Le seul hic c’est qu’ils veulent manger tous les jours, c'est fou ça. Avoir encore et toujours de l’inspiration, avec peu de matière première et encore moins de variété, je comprends maintenant ma mère soupirant le soir, mais qu’est-ce qu’on va manger ?... trois semaines et demi que je prépare à manger pour 5 à 10 personnes, j’en peux plus, les gars, faites-moi des pâtes au beurre et des pizzas surgelées.
Outre la cuisine, si on veut, et si on a le temps, mais on a plein de temps, on désherbe, on plante de l’ail, on casse des noix, on vernit des planches, on va faire les courses, on nourrit les animaux, on va se balader dans la forêt. Et on s’occupe du compost tous les deux jours ! Retourner les deux tas qui ornent le chemin et s’émerveiller de les sentir plus chauds à chaque fois. Aujourd’hui, on y a mis des pommes de terre à l’abri dans du papier alu, pour voir si elles cuisent. Haha.

Et quand 18h arrive, avec la nuit bien tombée, on déjeune. Autour de la table, le feu crépitant dans la cuisinière comme-chez-ma-mémé. On mange, on rigole, on écoute de la musique et on se rend compte que la dance des années 90 était la même ici que chez nous, et puis on joue parfois.

IL y a aussi les soirées où Urban a une chouette idée.
Le 1er novembre, par exemple, il a proposé très sérieusement d’aller se promener au cimetière. Fossé culturel. Le 1er novembre, les slovènes illuminent les tombes de bougies, et les gens vont se promener au cimetière en famille. C‘est étonnant, et assez surréaliste. Ce champ de bougies sur les stèles, ce silence envahissant de respect, dans la nuit.
Un autre soir, il a décidé que c’était le bon pour aller acheter des tuiles pour le toit de la cabane. On s’est enfournés à 4, à 20h, dans l’automobile, pour joindre à 40km de là, dans la pluie, le brouillard et la nuit noire, Slovenia by night, des tuiles entassées contre une grange inaccessible. En empiler 250 sur le char d’un tracteur, dans la boue, glissante, avant de les recharger dans la remorque de la voiture, couronner le tout d’un verre de vin maison à avaler cul sec (ça rigole pas) et rentrer à 30 à l’heure parce que la voiture a du mal à tirer tout ça, décharger dans le noir. Dormir.

Je ne précise pas que les tuiles, on ne les a évidemment pas déchargées à côté de la cabane parce que ce n’était pas possible. Il a fallu que je les trimballe le lendemain, de la palette au chantier, 30 marches d’escalier et une trentaine de mètres dans une pente boueuse, 250 tuiles de 1,5 kg chacune. M’est avis que c’est une punition à la Prométhée, j’ai du déplaire aux Dieux pour qu’ils m’envoient systématiquement dans des endroits où il faut charrier des tuiles.

Aussi, on est allés chercher un bébé chien dans une ville qui s'appelle Ptuj (prononcer Ptouille), autant avouer que mon humour d'enfant de 5 ans a resurgi, j'ai rigolé de ce nom pendant des heures. D'ailleurs rien que d'y penser je rigole encore, et non je n'ai pas honte de rire pour des broutilles. Ptuj, haha.

J'ai été frappée par le bon
goût slovène en matière
de décorations de Noël
Encore, j'ai passé un court week end à Ljubljana, invitée à un festival de théâtre d'impro. 4 spectacles aux frais de la princesse, oui Madame ! j'ai mes entrées. Tout était en anglais s'il vous plaît! j'ai presque tout compris. J'ai demandé aux slovènes comment et pourquoi diable ils parlaient tous parfaitement anglais, ils arguent tous la VO à la télé. Un autre m'a répondu que la Slovénie, petit pays, se devait de s'ouvrir au monde. Quoi qu'il en soit leur excellent niveau met en exergue notre mauvais, j'en ai passablement honte. Fort heureusement pour moi, j'ai trouvé la parade: je raconte avec force détails, et maintes erreurs de langue, que j'enseigne l'anglais en France, et la stupeur combinée à l'hilarité rendent mes interlocuteurs beaucoup plus tolérants à mon égard. Je suis une victime du système français, que voulez-vous mon bon Monsieur.

Vue de la plus haute tour de Ljubljana sur le château
et sa vieille ville
Bref, j'ai passé un week end théâtre à Ljubljana, entrecoupé de burek, kebab local, de chocolats chauds à la vodka (hips) et de balades solitaires dans les rues étroites. Deux jolis jours, vraiment.


Le temps passe, le temps passe! différemment, ici. La vie en communauté me ramène une dizaine d’années en arrière, plutôt agréable pour un temps déterminé, surtout avec des bienveillants. Mais, malgré toute cette simplicité et cette douceur de vivre qui se dégage de l’auberge espagnole, malgré la profonde bonté d’Urban, l’énergie de Lena, l’humour décalé d’Igor et le flegme adolescent de Rose, malgré les multiples rencontres et malgré Tchitche le chat aveugle qui ouvre les portes, il est bientôt temps pour moi de reprendre la route. Je vais aller voir ailleurs si j’y suis...

vendredi 21 novembre 2014

The Rose

Le gros moins dans l’auberge espagnole, c’est que je ne suis jamais seule, jour, nuit, whenever. Notamment parce qu’il y a une autre wwoofeuse, française, avec laquelle je partage la chambre, le lit, et le temps. Soulagée que j’étais quand je suis arrivée et que l’appréhension d’être isolée à cause de la langue a été levée ! Rose est une grande jeune femme, avec une coupe de cheveux trop cool de la mort qui tue comme ma copine Elsa, court derrière et de grandes mèches devant. Elle est née d’une famille de bouddhistes, a grandi en côtoyant un centre de méditation international, retraites et tout et tout. Elle est fille unique, a vécu le divorce de ses parents à 6 ans et a été longtemps en échec scolaire jusqu’à l’idée géniale d’intégrer le lycée auto géré de Paris. Je l’ai assaillie de questions. Dans ledit lycée, on valorise les intelligences différentes, les talents artistiques ou manuels, on propose aux élèves de nombreux ateliers d’écriture, dans toutes les matières. Dans toutes les matières aussi, des discussions, des débats, des exposés. Faire naître chez les élèves la curiosité et la confiance en soi sont les idées directrices, d’après ce que j’ai compris – et ça marche. Dans certains cas. Le lycée n’a pas d’administration : en collaboration avec les profs, il est géré par les élèves eux-mêmes, qui sont libres de s’investir ou non. Leur degré d’autonomie va assez loin pour les laisser choisir leur taux d’absentéisme. C’est tout de même là qu’est l’os car d’après Rose, la plupart des élèves ne fréquentent que très peu le lycée, et le taux de réussite au bac est la pire de France. L’entendant résumer la vie de ses camarades après la sortie du lycée, mille questions s’imposent sur la pertinence du dispositif. A discuter.

Rose, donc, est une jeune femme vachement rebelle, qui milite pour la liberté, parce que la liberté, c’est le but ultime, quoi. Elle critique la société pourrie, elle est contre l’argent, Rose, et elle est végétalienne, on peut vivre sans faire de mal aux animaux, on peut manger les graines, quoi ! D’ailleurs, elle veut sauver les lapins d’Urban parce qu’il veut les manger. Elle veut les lui acheter, les faire vacciner, et les rapatrier en France par avion mais bon, la compagnie veut pas alors elle m’a demandé de les ramener en voiture. Devinez ce que j’ai répondu. Bon, d’ailleurs, elle a pas encore demandé à sa mère mais elle va les mettre dans sa chambre, les 5 lapins, toutes façons elle s’en fout elle veut pas qu’ils meurent, au pire elle les achète et les lâche dans la forêt. Faut se battre pour ses idées, quoi, elle a un copain qui a sauvé une chèvre, pis elle peut assurer financièrement, pour ses 18 ans elle va avoir au moins 100 euros.

Rose, elle veut vivre avec la nature, avec une ferme et tout. Mais Rose, elle fait la grasse matinée tous les matins et elle me regarde préparer le brunch parce que bon, elle peut rien faire tant qu’elle a pas mangé. Alors elle traîne sa carcasse voutée du lit à l’ordinateur, et elle a un drôle de regard hagard quand elle constate j’ai encore oublié qu’elle ne mangeait ni viande, ni œufs, ni lait. Je pourrais quand même faire attention. Elle n’empoigne quelque chose que quand elle en a envie, des fois elle a envie de préparer à manger, elle met une heure à regarder les recettes sur Internet, il est 16h, elle en met une autre pour chercher si on a les ingrédients, il est 17h, elle en a trouvé mais il faut qu’elle vérifie s’il y a la quantité, il est 18h, et quand elle constate que non, elle laisse tomber et elle retourne au lit. Quand je me rends compte qu’elle a laissé tomber, tout est en vrac sur la table, ustensiles sales, et les affamés sont dans l’escalier. Ouais, nan, y’avait pas ce qui fallait.  

Rose, elle parle lentement, marche lentement, réfléchit lentement, me regarde lentement, fait tout lentement. Mais m’énerve très vite. Par exemple, quand je chantonne, elle se met immédiatement à chantonner aussi, mais autre chose. Quand elle mange, elle ouvre la bouche et je n’entends plus que ça, elle mâche, elle mâche, elle s’arrête pas pendant tout le repas, ça résonne dans ma tête, ça prend des proportions énormes parce que je ne pense qu’à ça, je ne comprends plus ce que disent les autres et dans la demi-mesure qui me caractérise, mes nerfs ne rêvent que de lui exploser la tronche contre le mur crépit.
Parfois elle a des pulsions musicales et s’acharne au jumbe, avec un rythme totalement innovant. Ma mâchoire se crispe déjà quand elle chante, mais le jumbe fait saigner mes oreilles.


A dire vrai, j’ai du mal à vivre à temps complet avec une ado de 17 ans. J’ai laissé tomber l’idée de lui parler comme à une adulte, et je ne sais pas m’adresser à une ado. Bref, je rame.