dimanche 23 février 2020

Like a vietterfly


Quitter la quiétude du Laos et trouver le bouillonnant Vietnam... déjà 10 jours de voyage et chaque place a sa saveur, son identité. Découvrir des us, trouver des liens. Reconnaître avec amertume parfois l'ancienne présence française. Se saoûler de nouveauté.

 Ho Chi Minh, la grouillante. Le nom lourd se souvenirs. Saïgon. Des millions de deux roues, autant de klaxons, des gens qui karaokent seuls sur un bout de trottoir, dévorant leur micro, déferlant leurs tripes, comme coincés entre le royaume des vivants et celui des casseroles. Ho Chi minh nous a ouvert son ventre et ses douleurs au musée des horreurs, de la torture et de l'agent orange. Ho Chi Minh nous a hurlé la vie dans ses artères de fêtes aux boum boum insolents. S'y côtoient les voyageurs en perdition, les enfants cracheurs de feu et les vieilles dames qui vendent les poissons séchés derrière leur resto à roulettes... Ho Chi Minh nous a grillées, saoûlées, épuisées. Next.

Cat Tien, la sauvage. Un coin perdu, un parc naturel, une jungle touffue. On a rencontré Papa Co, qui a veillé sur nous et a fait le singe en imitant d'autres animaux... avec lui nous avons sillonné la jungle à l’affût de bouts de corps ou de cris. Pas un cm² de libre, la nature occupe tout l'espace. Au sol comme aux cimes, ça court et s'entrelace, ça s'embrasse, ça s'envole, ça se tord et se noue, ça fait lien, ça respire, ça bouge, ça bouillonne! Une odeur incroyable d'humus et de vie. Une immense forêt où se sont cachés les militaires vietnamiens des mois durant.

Nous avons marché, marché, pédalé aussi, sur la route sinueuse, une quinzaine de kilomètres, avalant une chaleur et une poussière étouffantes. Au retour quelques gouttes... puis un déluge par dessus nos tenues légères, transformant la poussière en boue et coinçant les roues de nos vélos, fallait nous voir porter nos destriers trempées jusqu'aux os, à 10km de la ligne d'arrivée !... quelques centaines de mètres et nous vîmes un nid d’ornithologues néerlandais, par chance abrité. Nous abandonnâmes derechef nos chevaux morts et montâmes retrouver les drôles d'oiseaux qui piaillaient d'observer les congénères. Nous étions devenues flaques, de pluie et de larmes de rire, de cette situation loufoque, humide et serrée. On a moins ri quand on s'est rendu compte que le passeport de Laurie était tombé dans la boue, sur la route, sur laquelle avaient éclaboussé plusieurs voitures, déjà. Bo penyang, tout est rentré dans l'ordre. J'ai juste un peu frôlé la mort ultérieurement, quand même, quand j'ai goûté une noix de cajou fraîche, ramassée de l'arbre, sans savoir que c'était terriblement toxique , surtout ne le mange pas cru, tu peux mourir avec ça, c'est Germain qui l'a dit. Je vis encore, mais j'ai eu vachement peur.

Dalat la fraîche, et son univers impitoyable. Une bulle coloniale perchée sur la montagne, une station de ski française coincée aux années 30. A cela près qu'on y mange des Ban Mi de rue sur des mini chaises en plastique. Difficile de capter une ambiance quand on reste en ville. Next.

Nha Trang la russe, Nha Trang la beach. Des kilomètres de sable fin hérissés de buildings décapants, et des néons fluos qui vomissent un tourisme de masse assez dégueulasse. De vieux russes traînent des minettes liftées et autobronzées, et de jeunes russes, chemises ouvertes sur torse puissant, en traînent des d'autres en maillots serrés qui posent face à la mer, cambrées, confondant l'air romantique avec l'air cruche. Les menus des restaurants sont en russe et les distributeurs automatiques eux-mêmes nous proposent l'argent en russe. Prises à la gorges nous trouvons la bouffée d'air, l'échappée belle avec Uncle Chanh... il nous propose un tour en moto en dehors de la ville, on réfléchit pas trop, on saute sur l'occasion et sur son deux roues. Il est tout ridé et sautillant, il parle anglais avec un accent sacrément aigu, et il veut tout nous montrer, take a picture ! des fabriques de feuilles de riz aux redresseurs de bambous, same here same here, des tisseuses de tapis aux pishermen du billèdge, safariiii !... c'était curieux, ce tourisme-là, se sentir un peu voyeur, observer comme des bêtes en cage les gens dans leur vie quotidienne. Son obsession à vouloir nous prendre en photo in the ril laïpe des vietnamiens, fais ton selfie devant le pont, je te prends au pied du Bouddha. On lui a vite dit que ce type de photos, non merci, mais je ne sais pas trop si mon tourisme à moi
vaut mieux que celui des russes. Uncle Chanh, pour le bouquet final, nous a emmenées voir une cascade au milieu d'un parc en plastique. Fausses fleurs liées à de vraies branches, chemins de cailloux peints, nids géants où se prendre en photo. Ça fait rien, on lui en veut pas, on a bien rigolé. Sauf pour la fausse vigne, ça m'a pas fait rigoler, faut pas déconner.

Et Hoi An, maintenant, la douce, la lumineuse !... découverte au petit jour, au saut du sleeping bus dans lequel personne n'a réellement pu sleeper, émouvante Hoi an s'étirant d'une nuit pour sûr agitée... du marché du matin, gorgé toujours de formes et d'odeurs inconnues sur les étals débordants, les cris des vendeurs haranguant le chalant, les regards amusés des femmes devant les nôtres ignorants. Que j'aime cette ambiance, cette vie, cette place où je n'ai pas la mienne ! je suis comme une parenthèse, je plane là où personne ne me voit. Juste de passage. Au coin d'une rue, nos cœurs se trouvent accrochés par un portrait de Brassens à l'entrée d'un café, celui des Amis. Un tout abîmé, tout âgé, s'approche de nous, et brandit tremblant mais sûrement, un livre qu'on trouvera empli d'avis sur son restaurant. Répertoriés méthodiquement par langues, et par villes. C'est Grand-Père Kim, qui décartonne un peu, un ancien champion de saut en hauteur reconverti en restaurateur, aîné de 16 enfants dont 15 sont partis vivre à l'étranger. L'aîné, le vieux, forcé, il a du rester au Vietnam pour honorer la mémoire de ses ancêtres. De son histoire, il semble aussi fier que triste. Fredonne du Brassens. Veut nous faire du canard, mais ce sera pour plus tard, ou pas... l'autre bout de la journée fut hors du temps, aussi, un Hoi An by night, toutes deux collées sur un scooter, derrière une viet athée au casque-dragon, chantant DANCE FOR ME DANCE FOR ME à tue-tête, une scène !... on a rencontré Chu dans un magasin, et elle a pris nos coordonnées car elle tenait mordicus à nous faire découvrir les escargots à l'ail qu'elle adore et fait glisser avec la fameuse bière Larue, arc boutée sur - toujours -les mini chaises en plastique. Elle est passée nous prendre juste après notre dîner pour nous en proposer un deuxième, dans une gargotte de locaux, pourquoi priver nos estomacs de l'expérience ? On est plus à ça près. On fonce, on se régale, on se moque des touristes et on lui apprend des gros mots en français. Jolie rencontre parmi d'autres... nos quelques jours ici furent  si intenses, de marche, de partages et de dégustations diverses, d'une parenthèse paradisiaque sur l'île de Cham, d'innombrables émerveillements (la plupart étant dus aux dégustations
susmentionnées), et de lanternes... Hoi An, la ville des lanternes, un peu, beaucoup, passionnément, de toutes les couleurs, de toutes les tailles, ici, là, partout ! C'est déjà beau la journée, mais la nuit la douce s'illumine jusqu'au plus petit de ses recoins. Encore, j'en veux encore... m'abreuver de l'ailleurs avant de retrouver mon ici. Encore un peu. Observer ces étals de tout et de rien où public et privé se mêlent, ces échoppes familiales, s'étonner de devoir enlever ses chaussures à l'entrée des maisons alors qu'ils y garent les scooters, goûter au hasard un truc chelou dans la rue, admirer ces vieilles femmes qui portent des balanciers de victuailles et s'enivrer discrètement des autels fumants de faux billets, jouxtant les coupes de fruits, le soir, quand les gens prient sur le pas de leur porte... encore un peu, encore un peu...

dimanche 9 février 2020

Call nurse




Parlons du système de santé laotien. Relation étroite et suivie, entre lui et moi. Il m'a fait de l'oeil très rapidement, après quelques jours seulement. C'était cette semaine où j'étais seule à la ferme, hagarde et désemparée (ou presque), juste après l'attaque du couteau sauvage...

… et le premier rapport a été plutôt smart, dans une clinique privée pour riches et étrangers, clean. A l'entrée, comme à chaque porte du pays, un troupeau de chaussures temporairement délaissées. La porte passée, prise en charge rapide et efficace. Mon doigt n'est pas resté ouvert longtemps, il l'ont recousu sitôt qu'ils m'aient mesurée et pesée. C'était important pour le dossier. Une heure plus tard, je ne perdais plus aucun fluide corporel et j'avais en main la facture de 30 dollars ainsi qu'un compte-rendu de l'événement, en français s'il vous plaît. Une efficacité inattendue qui m'a mise en confiance ! et puis le calme de la salle d'attente, les infirmières en surnombre et le beau médecin au geste sûr. Passage éclair, séparation déchirante. Au moins, aux urgences françaises, on a le temps de profiter, mais ici que dalle. J'ai du prétexter l'ablation des points pour provoquer des retrouvailles aussi fugaces qu'intenses. Il a été tout aussi prévenant que la première fois, j'étais conquise.

Le destin a décidé de nous réunir à nouveau.

Patrick, un matin de janvier, est allé faire des examens, et le médecin lui a prescrit des antibio pour 4 jours – 4 passages à la clinique pour 4 perfusions, car les antibio, ici, ne s'avalent pas matinmidisoirpendant5joursvousleprendrezbienaumilieudurepas, mais se font en perfusions. Mon système de santé a délicatement installé Patrick dans une chambre fermée. Dans LA chambre fermée. Alors que des laotiens se serraient dans un dortoir aux lits froidement alignés. Comme un air de traitement de faveur, non ? C'est à ce moment-là, je crois, que j'ai commencé à me poser des questions.

Peut-être l'a-t-il senti... il a pris de la distance en nous envoyant à la capitale. Vientiane. A l'hôpital public. Finie la lune de miel. Après deux jours d'allers et retours interminables entre deux hôpitaux, dans des tuk tuk ronflants, sillonnant des rues grouillantes et puantes de gaz d'échappement, après avoir attendu, tendus, des résultats de scanner que l'infirmière avait oublié de nous envoyer, nous voilà devant l'entrée du Mahosot Hospital. A première vue, plutôt accueillante, avec ses vendeurs de street food et les tuk tuk drivers sommeillant dans leurs hamacs de fortune. Des arbres centenaires bordent l'allée centrale, manguiers en fleurs, cocotiers géants. Des bâtiments hétéroclites se sucèdent, sur lesquels sont inscrites les spécialités, tantôt en anglais, tantôt en français, va savoir... celui qui nous concerne se situe au fond, après le restaurant de soupes au glutamate et sauce chili, englouties à la hâte sur un coin de nappe en plastique à fleurs par les visiteurs. Une entrée comme un garage, un large plan incliné, qui donne sur un hall ouvert aux quatre vents. Un ascenseur, 1, 2, 3. Ils comptent ici les niveaux, pas les étages. On va un niveau trop haut, et on redescend en râlant. Les escaliers, comme beaucoup au Laos, ont des marches trop hautes.
Ce 1er étage et 2ème niveau, j'y passais pour rejoindre le bureau des paiements et la pharmacie. Car avant chaque acte médical, une prescription indispensable. Quand Patrick s'est réveillé, il râlait de douleur ; j'ai demandé à l'infirmière comment le soulager mais elle m'a fait comprendre qu'elle ne pouvait rien faire sans ordonnance, elle laissait mon phalang se tortiller en gémissant. J'ai du courir retrouver le médecin pour qu'il ordonne. Pas d'ordonnance, pas d'acte médical.
A chaque prescription, une étape pharmacie, donc, pour déposer l'ordonnance et récupérer les fournitures. On se bouscule sans animosité, jamais, entre proches d'hospitalisés, pour déposer la liste au guichet. Et l'on nous chiffre la dépense, et l'on nous donne une facture, et l'on va payer au bureau des paiements, et l'on revient chercher les médicaments, faisant la queue à chaque fois. Le parcours du combattant, une, deux, trois fois par jour, on croise souvent les mêmes personnes, et je remonte avec ce qu'il faut, pour une vingtaine d'euros. Les infirmières fouillent dans les sacs plastiques entassés pour trouver leur bonheur, perfusions, pansements, bétadine jaune dans d'éternelles bouteilles de 25mL qu'elles utilisent larga manu, et n'ont avec elle qu'un nécessaire de ciseaux et de pinces dans une boite en métal, d'un autre temps, de celui, je crois, de leur coiffe blanche qu'elles posent sur leur chevelure noire.
Dans ce hall du 1er, j'ai vu des dizaines de familles camper plusieurs jours, assis, couchés, sur des nattes en plastique sales et colorées, sous des moustiquaires trouées, tendues à l'arrache, attachées l'une à la fenêtre sans carreau, l'autre à un clou du mur. Des cuiseurs de riz, ici et là, des jouets donnés par des blancs qui viennent faire la BA de l'année, laissés sur un coin du tapis (les jouets, pas les blancs). Et puis des familles inquiètes, parfois en pleurs, des enfants dans les bras... une ambiance tendue, une attente pesante. Contraste avec la clinique privée.
Et puis sur le même palier, le bloc opératoire, fermé par deux portes battantes. Là que j'ai laissé Patrick assez inquiet dans les mains des blouses blanches, nu comme un ver sur son brancard, vert aussi. C'est là que j'ai retrouvé le chirurgien qui parle français, lui sortant de 2h d'opération et moi de cent pas faits mille fois. Il m'a demandé de le suivre, visage fermé, et j'ai suivi, inquiète. On est monté au 2ème, on a longé le long couloir où campaient d'autres familles et d'autres autocuiseurs, dans l'atmosphère feutrée que semblent générer tous les hôpitaux du monde. Il m'a tenu la porte et m'a indiqué une chaise, il s'est assis en face de moi. Il a sorti son portable et a tapoté dessus, j'ai cru qu'il m'oubliait, j'attendais, tétanisée. Un instant, je me suis vue organiser des funérailles et haïr mon système de santé à jamais. Après de trop longues secondes, le médecin a levé les yeux sur moi. « C'est bon, je vous ai envoyé la vidéo par WhatsApp! », il me dit. « Regardez ». Il me tend son téléphone que je saisis, complètement larguée, et je vois un écran sur l'écran, un ventre ouvert et des tripes à l'air, le pus dégoulinant, l'appendice agonisant, gros plan sur le charcutage, travelling vertical, gros plan sur la tête de Patrick dans les choux, travelling latéral, un ptit coucou des infirmières masquées et devant moi, IRL, le médecin déridé trop content de me montrer son exploit en images. Avant de reprendre son téléphone il me tend une seringue et un petit sac en me disant « C'est pour vous ». Huhu. Dans la seringue le pus de l'infection et dans le sac, l'appendice lui-même. Il m'enjoint gentiment à les jeter dans quelques jours et moi, intérieurement, j'interroge franchement mes limites. Mon système de santé va un peu trop loin.

Retour au deuxième étage où sera alité Patrick, au tout début du couloir, dans une chambre, seul. Très seul. Les médecins passent 3minutes par jour et les infirmières guère plus, la barrière de la langue est un obstacle plus opaque que la porte entre la chambre et le monde extérieur. J'ai passé des heures, assise sur la banquette en simili cuir défoncé, à dormir, lire, essayer de mettre un peu de couleur dans cette salle froide aux murs sales, au néon gris. C'est drôle, cet hôpital qui n'a pas l'odeur d'hôpital. Personne n'a apporté à manger le premier jour, mais ça a semblé normal. Le deuxième jour est passé aussi. Le troisième, le rescapé a commencé à exprimer un certain mécontentement s'apparentant à de la faim, mais soit, il avait une perfusion de calcium, potassium, ou je ne sais quels trucs en -um. On a fait confiance. C'est le quatrième jour que, quand même, on a demandé quant au repas. On a bien fait parce qu'on ignorait que les familles devaient se charger de la nourriture... un peu plus et Patrick crevait de faim dans l'indifférence totale - après sa bataille farouche contre l'appendicite ça aurait été dommage. Mais c'est à J+6 que j'ai acté notre séparation ; le système de santé m'avait fait miroité des merveilles au premier jour, et nous a mis dehors au matin comme des malpropres, « C'est bon, vous pouvez partir », sans préalable, et sans discussion. Il avait assuré l'essentiel, et voilà qu'en deux minutes, il nous mettait un point final. En me demandant de payer l'addition. Soit... nous avons réglé nos comptes, en cash, et je suis partie sans me retourner.

Mon système de santé laotien n'était pas parfait, mais il aura tout de même répondu présent dans les moments critiques, j'avoue, c'est pas rien. J'ai entendu des histoires moins rigolotes que les nôtres, je pourrai vous les raconter pour faire peur à vos enfants...
Mon système de santé laotien était complètement désarçonnant et cette semaine intense auprès de lui m'a bien remuée. En France, on ne voit pas si crûment, je crois, la différence de traitement entre les pauvres et les riches, même si elle existe. En France, on a pas à s'inquiéter, la plupart du temps, du coût des soins. Cet oeil furtif sur un autre m'a fait comprendre très concrètement ô combien notre système français est précieux des valeurs qu'il porte, des douleurs qu'il apaise, des difficultés qu'il lisse, des vies qu'il sauve. Notre système de santé subit des coups de boutoir répétés d'assaillants inconscients, alors qu'il devrait être bichonné, tellement bichonné...



samedi 1 février 2020

Voilà, c'est fini...


Je hais les changements, les départs, et tout ce qui s'apparente de près ou de loin à une séparation. J'ai eu du mal à quitter tout le monde, en novembre, j'en ai pleuré des litres, et maintenant j'ai du mal à partir d'ici.
Me restent 10 jours. 10 tout petits jours, frêles et minuscules. 10 réveils frais au tambour du temple, 6h30, 10 ptit dej avec en bande son le raclement de gorge dégueulasse des voisins (ils font tous ça, ici, et ça gêne personne, bondieu!), 10 tours de jardin matinaux, de ceux baignés de lumière religieuse et de rosée scintillante. J'aime sentir l'agitation des lapins qui entendent mes pas. Me restent 10 douches mi froides, 10 siestes sur le lit de la terrasse, 10 verrouillages de portail, le soir, dans le noir.
Et j'ai peur d'oublier. Le chant du coq et ses cris d'orfraie quand le connard de canard lui vole dans les plumes et le ronronnement sourd de la pompe qui marche. Elle marche tout le temps, la pompe, avec ces tuyaux troués et ces rafistolages aux lanières de pneu. Je voudrais enregistrer le clairon de la base militaire d'à côté qui rythment les journées et qui ressemble tellement à pour les belges y'en a plus pour les belges y'en a plus ! que je le garde en tête toute la journée.
J'ai peur d'oublier les couleurs des fleurs et des insectes, le coucher de soleil sur le Mékong et les longs haricots rouges. Tout graver dans mon corps, faire couler leur arc en ciel dans mes veines. Je voudrais cacher chaque délice, chaque surprise dans un pore de ma peau pour les transpirer à mon retour et les faire ressentir aux gens que j'aime. C'est ça qui me manque le plus : partager la découverte et l'étonnement.

Et puis me restent 10 petits jours ces gens que j'ai vus chaque matin, avec qui j'ai passé des heures à planter, ramasser, préparer la coriandre, les oignons, les salades etc, en écoutant leurs opaques bavardages illuminés de rires. Je ne saurais jamais de quoi ils parlaient. J'aurais appris quelques mots comme ci, comme ça, que j'ai du mal à répéter, qu'ils moquent !, mais la langue lao est si différente avec ses tons, ses intonations, une vraie chanson... un même mot peut signifier différentes choses selon le ton utilisé. Le mot « mu » par exemple, veut dire cochon, ou ami, qui peut engendrer de drôles de confusions. Dans l'ami tout est bon, les cochons de mes cochons sont mes cochons, compliqué tout ça.

Pet et Moon habitent la petite maison en tôle rouillée, plantée entre notre maison et les champs. Ils ont la trentaine, et une petite fille prénommée Tip. Joli zeugma.
Pet a le visage tout rond sur un corps tout frêle, elle a des taches sous les yeux que je sais pas ce que c'est, des habits à la mode lao, tout dépareillés, et des chaussettes dans ses tongs. A l'allemande. Elle a la voix douce et mélodieuse de Janice, dans Friends - celle qui fait saigner les oreilles... et son rire ! elle me regardait remplir un sac de feuilles sèches pour le paillage, concentrée, consciencieuse, et ce rire a explosé soudain, à n'en plus pouvoir s'arrêter. J'ai pas compris, j'ai continué, le sourcil interrogateur. J'ai ramassé, rempli, ramassé, rempli, elle a rigolé, rigolé, jusqu'à finalement courir vers moi, toujours sa gorge déployée. Je remplissais un sac sans fond... alors j'ai rigolé, rigolé, presqu'autant que la fois où elle avait mis en laisse le hanneton. Par contre je rigole moins quand elle tue une poule, cette barbare. C'est une autre histoire, mais je l'oublie quand, le soir, discrètement, en chuchotant « Alec !... » à la porte de la maison, elle m'apporte une portion de ce qu'elle a cuisiné pour eux, un bol de soupe d'escargots au chili ou de la salade de papaye... une main de fer dans un gant de velours (cotelé, quand même). Elle mène son mari par le bout du nez et lui il vit, là, l'air content, toujours, il accourt quand elle glapit, et garde son sourire éternel sur sa bouille d'enfant mal réveillé. Moon, c'est une sorte de loseur attachant, qui collectionne toutes les vraies fausses marques que vendent les chinois, le t-shirt ADIDAZ à 2 bandes, et les baskets ADIBAS, les chaussures Nike avec l'esperluette à l'envers et le sweat « Spureme » qu'il associe au jogging « Superme »... Il a été embauché par la propriétaire pour entretenir le terrain, mais il fait tout un peu, à moitié. Les fuites d'eau fuient un peu moins après son passage, et le poulailler est un peu fermé après son bricolage. Il vaque toujours lentement, les bras ballants, l'air un peu ahuri de l'homme à tout faire qui sait rien faire. Il regarde le riz cuire et mange ses graines de haricots une à une sur la balancelle. Nonchalant. Doux. Doux, doux, doux, avec sa fille dont il s'occupe d'une tendresse débordante, qu'il couve du regard protecteur de Papa. Il est son armure et son tremplin. Et puis, et puis, Moon sait tout sur les animaux, sur les plantes, sur la pluie qui vient mais surtout qui ne vient pas, il brandit souvent un oiseau, un rat, un serpent, des sauterelles à griller au petit matin, qu'il chope avec un piège ou son lance-pierre parce qu'il sait, il sent, il voit, il déduit, Moon est un élément de sa nature, un vrai chasseur cueilleur en chair et en os. Si le monde s'effondre, c'est lui qui survivra, pas moi.

Et puis à côté d'eux, qui vient le matin et repart le soir, pétulante, la vieille dame dont personne ne connaît le nom alors on l'appelle la vieille dame, même si elle est pas vraiment vieille. Elle a 13 enfants ! C'est ptêt ça qui force le respect. Ça ou son endurance au jardin. Elle manie l'arrosoir sur les 2 hectares de champs comme Skywalker le sabre laser, easy la vieille dame. Elle peut aussi tranquillement regarder Pet travailler pendant des heures, assise sur son mini tabouret, et nous sourire à pleines dents, tellement innocente qu'on imagine même pas dans ces moments-là qu'elle fasse autre chose que rien. La vieille dame, on l'a nommée éternelle employée du mois.

Qui court entre nos pattes, ma petite préférée... Tip. Elle a tellement grandi en 3 mois! Son petit Sabaidee du matin, les mains jointes, tellement fière d'elle sous ses grands yeux noirs et ses trois cheveux du caillou !... on aime bien jouer au ballon, toutes les deux, même si elle ne s'approche pas trop parce que les blancs, ça fait peur. Un jour, elle a pas fait attention que je l'ai prise dans mes bras pour donner à manger aux lapins, j'ai pu serrer ses 8kg qu'elle mouille dans la bassine tous les soirs en mettant de l'eau partout, grignette, et sentir son odeur de bébé... elle va grandir, Tip, elle va apprendre à chasser les sauterelles et elle ira peut-être à l'école, dans ces classes de 50 gamins qu'on entend répéter les leçons toute la journée, ensemble, en choeur. Peut-être qu'elle saura lire comme sa maman, ou peut-être pas, comme son papa. Elle va grandir ici, et ne partira peut-être jamais, comme beaucoup de lao qui ne voient l'étranger que comme celui qui impose et s'impose, qui décide et dirige. Comme nous, ici, finalement, et comme la quasi totalité des riches de la ville, qui viennent vivre leur paradis en piétinant celui des autres sans conscience, en défonçant leur nature et en leur faisant croire qu'il manque des choses à leur bonheur. Le colon... 1995, l'architecture de Luang Prabang est inscrite au patrimoine mondial de l'humanité. Je reformule : l'Unesco, un groupe de blancs, donc, inscrit l'architecture coloniale française de la ville au patrimoine mondial de l'Humanité, pour attirer les touristes blancs dans des hôtels et resto tenus par des blancs. De quelle humanité parle-t-on ?

Je hais tout ce qui s'apparente à une séparation. Mais au fond, ma place à moi n'est pas ici. Je suis heureuse de partir, en laissant juste pousser les graines que j'ai plantées, en espérant avoir donné plus que pris.


jeudi 26 décembre 2019

Au paradis, l'enfer


J'ai passé Noël au Paradis, dans un trou de verdure où chante la dernière cascade de Kuang Si... un restaurant sous une cahute en bambou, bercé par le chant de l'eau qui suinte de tous les pores de la terre, là, au-dessus de nos têtes, tantôt douce, tantôt forte, fine ou puissante, elle dégringole dans la folle flaque turquoise ou glisse dans son tunnel de verdure, incognito, au travers des luxuriantes tropicales et des palmiers géants. Elle passe une à une les marches glissantes, vague féline, et poursuit voyage au-delà... sans moi. Moi, moi, moi, qui circule sur les petits ponts dessus l'onde, les pieds nus, le souffle long. Je bois ces détails d'autour, cette feuille qui volette, seule, ce papillon-libellule aux ailes noires, ce tendu tronc aux jambes en angle. Je m'emplis de la sérénité du propriétaire, en tailleur, ici comme un élément de son tout. Je profite de Noël, les pieds au frais, l'esprit vaguant, vaquant, vacant, la panse tendue des lao-délices. 48h et deux nuits pour sortir de la ferme et de l'attention permanente dont ce cœur battant a besoin. Les batteries sont rechargées et nous enfourchons le fidèle destrier.

S'arrêter à midi pour manger, le long du Mékong, vue dégagée. Le fleuve est sombre et ses flancs sont rouges, il fait sec. Ma soupe préférée est au menu, toujours juste un peu trop épicée, que j'aime à affronter. J'ai les oreilles qui piquent, et je ris.

Sous le toit de chaume qui nous fait chapeau avancent deux jeunes filles, de 12 ou 13 ans, qu'elles sont belles ! Je m'écrie dans un soupir. En costumes traditionnels Hmong tout colorés aux limites du fluo, des grelots, des pompons, de longs cheveux nattés, noirs de jai. Deux visages fins. Des enfants.
Avec elles une femme, peut-être. Un ladyboy ? Une femme, peut-être. Un chemisier repassé, élégant, blanc. Pur ? Et un homme. Gros, gras, le ventre vomissant de son pantalon mal ajusté, le visage bouffi de trop de rippailleries. Il contraste les douces princesses de jade.

Je slurpe ma soupe et les observe. L'homme parle sans souffler, à la femme qui ne semble pas être la sienne. Il parle chinois. Il parle chinois à la femme, étrange, qui traduit en lao aux enfants. Elles sont si frêles, de dos, leurs visages de profil parfois sont graves sous leurs coiffures travaillées. Lui continue de parler à son interface, blablabla, et d'un coup les deux princesses posent leur front sur la table, entre leurs paumes à plat. A-t-il donné un ordre ? Il rit. Elles se redressent, dociles. Des plateaux de victuailles envahissent leur table, et les princesses face à leur soupe ajoutent une goutte de cette bouteille rouge, une rasade de l'autre bouteille noire. Le gros gras les singe et sa droite ricane. Je sens comme un caillou dans ce roulement, comme un crissement sous ma dent. Mon paradis est sorti de son axe, ça grogne, ça couine. Un truc étrange. Pourquoi les princesses ont-elles l'air déguisé ? Leurs gestes sont mal à l'aise, elles cherchent où poser leurs mains. Sourient bizarrement. Un papa ne parle-t-il pas la même langue que ses enfants ? Le tableau perturbe.

Et Patrick me dit. Il pense prostitution. Pédophilie. Tourisme sexuel. D'un coup sec Patrick gerbe mon paradis. Je voudrais pouvoir expliquer mais rien ne semble plus logique à ce que je vois. Ce putain d'enfer. Je choque. Je bloque. C'est ça, la vie, aussi ? ce gros porc dégoulinant qui pavane son sordide rictus avant de toucher des enfants ? Je pleure dans ma soupe. Dans mon ventre c'est la guerre atomique. Leurs fragiles nattes sont les miennes, et je ne peux rien faire. Je vais le laisser faire ? Ce répugnant à lunettes prend toute la place qu'on lui donne parce qu'il terrorise, Dieu tout Puissant, Diable tout Puissant, ce libidineux ne mérite rien mais prend la vie de l'autre et la massacre à coup de singeries, la découpe à coup de bite en riant aux éclats, cette sous-merde se pense important parce qu'il a du pouvoir, et je vais le laisser faire, je vais le laisser faire !... je suis envahie par l'horreur de lui, de moi, de ces choses qui existent vraiment et je pleure et pleure encore et je m'écroule de l'intérieur... son regard croise le mien. Rien. Rien. Cette insupportable réalité : l'enfer côtoie le paradis, toujours, partout.



dimanche 15 décembre 2019

Le vieux qui aimait garder les mystères entiers


Y'a pas à dire, la température a vachement monté. Ce matin, j'ai pas eu à mettre la polaire par dessus ma doudoune que je mets sur la veste qui est sur mon t shirt par dessus mon pyjama. Tu te plains ? demande Patrick. Pourtant tu les connais, les températures en dessous de 10 !... je tords le nez, en France les portes sont montées sur des chambranles à leur taille et y'a des vitres aux fenêtres... En France, je crois me rappeler qu'il y a de l'eau chaude et du chauffage...


Je bois mon café sur la terrasse, seule avec mes quatre couches. La brume caresse les palmiers. La brume caresse aussi les restes du frangipanier que j'ai dézingué juste après avoir hurlé « JE SAIS FAIRE DE LA MOTOOOOO ! »... j'ai encore des progrès à faire. Tout est calme, rien ne bouge.

Rien ne bouge ? Dans ce décor fixe un frémissement. Attire mon œil. A côté du portail, sur un gros bambou couché à côté des poubelles, un homme attend. Godot, peut-être, autre chose ou quelqu'un d'autre. De profil, un peu voûté, il fait partie, lui, de ce tout si doux. Il a ouvert et refermé notre grille, si légèrement que je n'ai rien entendu – quand est-il entré ? il est là maintenant. Juste là, sans raison, ou bien si : raison d'être juste là. Les coudes posés sur les genoux. Il attend et j'attends avec lui. Les minutes s'égrènent, et ma tasse se vide.

Ma curiosité casse pourtant la poésie du moment.

Je me lève, et m'avance vers lui, les mains jointes, le hèle, il déplie son corps rouillé et ses grands yeux, brumeux comme le matin. Je crois qu'il m'attendait.

Je lui dis plein de mots et il me répond plein de mots. Je fais des gestes, il en fait aussi. Je répète, il répète peut-être, ou dit autre chose ? Il me fait 3 avec les doigts, je lui demande s'il attend 3 personnes. Si ça se trouve il veut attendre 3 jours ? Il m'explique patiemment, je réponds d'un regard désolé. On fait tous deux l'effort pour l'autre, résultats peu probants. Quelqu'un qui comprendrait les deux langues rigolerait certainement beaucoup de notre échange de sourds. De mon interlocuteur je sentais l'entrain s'affaiblir lorsque soudain je compris un mot... un mot, un lien, un lien, une brèche dans le mur qui nous sépare ! Il avait parlé de Moon, qui habite sur le terrain. Moon ? Moon ? Répétai-je galvanisée par cette inattendue connivence. Moon ! Moon ! Scella-t-il notre union langagière. Il se dirigea derechef vers la maison dudit homme suscité mais néanmoins absent pour quelques jours dans un élan digne d'Usain Bolt, je le suivis, intriguée, et devant la porte de la cabane en taule je sentis le frémissement d'un revirement de situation, le souffle court, le cœur en suspends, la tension battait son plein lorsque le vieux se retourna, brandissant... une clé ! LA clé ! J'allais enfin tout comprendre ! Il glissa la ferraille dans la serrure, poussa d'un geste déterminé la porte branlante, mit un pied sur la marche et y glissa son buste qui disparut dans l'obscurité. Déposa son sac. Referma la porte. Se retourna. Me jeta un regard terriblement satisfait, me sourit, moi devant, haletante. Dit quelques mots qu'étrangement je m'attendais à comprendre (mais non), avança de quelques mètres et... s'assit sur le banc.

Le dos voûté, le regard fixe, immobile, il clôt la scène. Il me laisse hagarde d'incompréhension, et je reprends ma place dans son tout. Je lâche. J'accepte. Je rentre chez moi.


samedi 7 décembre 2019

Il était une autre foi



J'ai de la chance.

J'ai pu assister, à l'occasion de l'ouverture d'un restaurant à Luang Prabang, à une cérémonie Baci. Tout le monde me demande m'est qu'est-ce c'est ? Mais qu'est-ce que c'est ? Mais qu'est-ce que c'est ? Raconte-nous Père Castor.

Rapidement : la majeure partie des lao sont bouddhistes, avec des gros relents d'animisme. Ils pensent que chacune des 32 parties de notre corps possède une âme, et que ces coquines ont tendances à s'éparpiller dans la nature... les cérémonies baci ont lieu à chaque événement important, et, dirigées par un vieux sage à qui on n'apprend pas à faire la grimace, ont pour objectif de rassembler dans nos corps nos âmes fuyantes...

Nous sommes arrivés au restaurant, invités par le propriétaire phalang. Une dizaine de personnes sont assises sur un tapis, quelques unes en costume traditionnel. En son centre : un autel qu'on appelle makbéng. Il est constitué de feuilles de bananiers pliées et orné de fleurs aussi diverses qu'étonnantes, ainsi que de fils de coton blanc, et surmonté d'une bougie. Le tout trône sur un grand plateau d'osier sur lequel sont disposées des offrandes, bananes, galettes de riz, boulettes de riz fourrées à la banane, friandises gluantes fluo au riz ou à la banane.



On s'assied, et je me sens gênée, j'ai peur de déranger, je ne sais pas où me mettre et comment faire, plongée dans cet inconnu... mais les regards sont accueillants et bienveillants, comme si je n'étais pas bizarre d'être là. Ils m'invitent à imiter. Nous encerclons le Makbeng et joignons les mains. Les sages psalmodient de l’incompréhensible, c'est doux et lancinant, certains yeux sont fermés... ils rappellent nos âmes. La ville s'efface. Sa clameur s'éloigne. Le temps suspend son vol, comme dans un écrin moelleux. Sus. Pen. Du. Mes âmes revenantes.

Puis les voix se taisent et les sages détachent du Makbeng les bracelets de coton. En prenant le temps, ils en nouent un à chacun de nos poignets en récitant des textes rituels, en frottant parfois nos paumes du bout du doigt, un échange de regards, un geste amical. Une solennité étonnamment légère, et apaisante...

Je dois garder les bracelets 3 jours minimum pour que les vœux de bonheur se réalisent. Les laisser tomber seuls si possible. Et puis y croire...


mardi 3 décembre 2019

Une histoire, deux vies



L'autre jour, on était tranquille au déjeuner, un pick up à la grille, un mec en descend. Chaussures de cuir noir fermées, rutilantes, jean skinny, T-shirt sombre et serré dans le pantalon d'une ceinture à grosse boucle. Lunettes noires au nez et mains dans les poches, désinvolte branché. Le look d'un phalang* dans un corps de lao.

S'avance vers nous. Il est déjà venu une fois, en passant, il s'était présenté. C'est Jéjé.

Possède un des resto les plus prisés de la ville, j'y suis allée le soir de mon arrivée, ça casse pas 3 pattes à un canard laqué. Juste kiffé les plats servis dans des découpages de feuilles de bananiers, du grand art. Pas de grande cuisine, mais il s'en sort bien, il a une baraque gigantesque à 2 pas de chez nous, des jardins immenses et luxuriants, et des cours de cuisine – non pardon : des expériences culinaires. Les gens cherchent l'expérience, maintenant, paraît-il. Le goût du terroir, le typique, le local. Z'auraient du passer ici, ce soir, les gens, Patrick avait envie de poulet, alors il est allé dans la basse-cour, a choisi son dîner, lui a couru après et l'a chopé, lui a fermé définitivement les yeux, l'a plumé, l'a vidé, l'a découpé et cuit sous mon air ahuri. En une heure c'était plié, tant pour la poule que pour notre dîner. Si ça c'est pas de l'expérience.

Bref.

Jéjé s'est assis sur une de nos chaises en plastoc et après politesses de coutume, 4 clopes demi fumées, écrasées, oubliées, son regard m'a semblé fixer le vide à travers ses lunettes teintées vissées sur le nez et comme s'il était venu pour ça : « N'empêche, j'en ai vécu, des vies »... fallait pas m'en dire plus pour me mettre l'eau à la bouche et il crache sa vie en une heure.

Je suis né dans un village à 150km de Vientiane. Un enfant gâté, moi, j'ai pu aller à l'école. Bon, comme elle était à 15km de chez moi, je me levais à 4h30 pour être à l'heure à 8h. Même trajet le soir, Bo penyang. Tout va bien.

Village paumé et catholique, très catholique, et pratiquant. Très pratiquant. Un jour, Jéjé est pas allé au cathé, il était pas bien, il devait avoir 7 ans. Sur la terrasse, tranquille, repos, activait ses anticorps pour se remettre debout. Mais tout à coup le taré curé arrive par derrière, de toute sa hauteur lui fait peur de loup et fouette aussi si fort qu'il hurle de toute sa folie d'intégriste que c'est péché de louper cathé !... reparti comme il est venu, le fou, laissant Jéjé pantois pendant 2secondes. Juste 2 secondes. Le temps que le gamin se redresse et du haut de sa terrasse, lui pisse dessus. Il rigole trop de raconter ça, le vieux petit.

Quelques années plus tard, au lycée à Vientiane. Il habite chez sa sœur. Un lycée tenu par les français, c'est là qu'il a commencé à apprendre et à surprendre par ses talents d'apprenant. Un des meilleurs de sa classe, il dit, le bac c'était in the pocket assuré. Manque de chance à bascule, le battement d'aile du papillon: il est tombé à l'oral sur le prof qui l'avait dans le nez, c'était en 74. Il n'a gardé dans sa poche ni sa langue, ni son insolence, le gars lui a mis un zéro éliminatoire. Jéjé redouble sa terminale et c'est là qu'est l'os : en 75 les cocos putchent et c'était pas marrant, surtout que lui, il déteste les cocos. Il continue le lycée mais les militaires sont partout, ambiance pesante et répressive. Bon an, mal an, 2ème terminale qu'il ne finit jamais.

Le jour où tout a basculé, il raconte en rigolant : j'habitais à 5km du lycée ! Un copain me propose d'y aller à cheval, j'hésite pas. Beaucoup plus rapide, et moins fatigant. Sauf que pendant les cours, le cheval a bouffé les plantations du jardin du lycée et les cocos, ils étaient pas du tout contents, ils ont hurlé C'est à qui ce cheval ?! En menaçant très sérieusement, c'est vraiment pas des marrants. Putain Jéjé il a fait ni une ni deux, il a sauté sur le canasson et s'est carapaté chez lui, a fait son sac en 2/2 et a pris le bus en se cachant sous le siège parce qu'il avait peur, jusque chez son père qui lui a filé quelques baths en lui ordonnant d'aller se cacher en Thaïlande parce que les cocos, même pour des conneries ils rigolent pas. Il a marché jusqu'au Mékong, il faisait beau comme aujourd'hui ! Caché dans un buisson il a regardé les militaires qui surveillaient le fleuve, au cas où des fuyards auraient l'idée de traverser la frontière. Tout à coup, ça a pissé une drache de fou, les militaires se sont abrité et il a couru jusqu'au Mekong, ses 3 t-shirt et ses 2 pantalons sur lui, un bidon vide attaché sur le ventre pour pas couler, il a traversé comme ça, ni vu ni connu et a débarqué au pays de l'autre côté. Il a marché, travaillé dans des villages, un peu erré et bricolé, et il a débarqué à Bangkok.

D'aventures en aventures que Patrick dit qu'il en rajoute mais moi je m'en fous, toutes façons je l'arrange aussi, son histoire ! il arrive en France et vit sa vie de restaurateur. Je pourrais essayer de tout coucher ici, mais c'est pas l'important.

Il est revenu, aujourd’hui.

Malgré le régime communisme qu'il réprouve.
Malgré sa famille qui lui a déconseillé.
Il boucle sa boucle. Il est revenu.

Il est revenu mais il suinte la tristesse et l'amertume, comme si sa boucle, finalement, c'était plutôt un escargot. Il dit qu'on traite son resto de resto de phalang alors qu'il est lao. Il se sent lao. Il se sent lao, il est revenu pour ça, ses terres, ses origines, sa Famille. Il est lao, de passeport lao, mais sans la culture, sans les codes, sans les repères, il est de culture française, avec les réflexes français, le bagage culturel français, les envies, les désirs, la manière de penser français. Un d'ici pas d'ici. Il a l'air perdu, entre deux, sans savoir que faire pour retrouver les siens, mais qui sont les siens ? Ils sont tellement, des comme lui. Des aventuriers forcés, des héros du déracinement, des quidams aux vies de chaos. Des qui savent pas d'où ils sont. Immigrés, trimballés, installés ici, ailleurs, sans qu'on fasse attention à eux et à leurs histoires de fous, leurs vies de chat. Chacune mérite d'être écoutée, et racontée, admirée, un peu, beaucoup. Faire exister Jéjé.

Allez, j'ai bien parlé, je vous laisse. Passez me voir, à l'occasion. Salut !


*phalang = blanc...