vendredi 22 novembre 2019

Le bouc est mort. Vive le bouc !


Le petit matin, ici, c'est douceur et compagnie. Levée au chant des oiseaux, des insectes et des chinois (qu'est-ce qu'ils foutent avec leur musique à fond en permanence?!), je fais mon tour matinal dans le jardin, au frais. Une quinzaine de degrés, ver 7h, idéal pour mettre le pied dans la journée. Les montagnes alentour se parent encore de la brume vespérale, c'est beau et mystérieux. J'imagine sur leurs flancs les animaux grouillant la forêt, tous à la place que leur donne la nature. Chacun sa fonction. Plus bas, sur les terres, les araignées ont tissé, cette nuit, et la rosée transforme leurs toiles en dentelle de poussière d'etoiles... c'est d'une finesse et d'une beauté extraordinaires. J'avance et la lumière dore le champ, elle fait scintiller les salades. Il en faut, du talent, pour faire scintiller des salades. Je passe voir les animaux, les poules s'agitent, les lapins s'excitent, les canards piétinent que je leur donne l'eau pour barboter. Il y a Billy, aussi, le mini bouc tout noir, poil de jais, l'oeil vif, et qui, en attendant qu'on lui trouve femelle, s'est pris d'amour pour ma jambe. Impossible de faire un pas dans le grand poulailler, quand il y est, le coquin. Je l'aime bien, avec ses petites cornes rigolotes et sa fougue adolescente, mais ça va un peu trop vite entre nous, on se connaît à peine.

7h, ce matin, je savourais l'idée du petit tour en me débattant dans mes vêtements, le cou dans la manche, l'épaule démise, la main en l'air, quelques gros mots s'échappent. Soudain j'entends crier mon nom. Enfin, ce qu'ils font de mon nom, parce qu'Alexia, en plus d'être compliqué pour les enfants, c'est compliqué pour les Lao. Alors imagine pour les enfants Lao. Bref, ils m'appellent Alec. Je pousse le bras dans un trou en espérant qu'il soit le bon et saute dehors pour signifier à Moon que je suis opérationnelle, il a l'air tout perdu, bien tendu, et me fait signe de le suivre en accumulant les sons bizarres... je suis, je suis, je pense aussi, parce que je suis, j'entre dans le poulailler, la horde de volatiles caquette un accueil chaleureux bien que, je pense, intéressé, et bim.

Coincé contre la tôle, entre des troncs de bambou coupés, la langue pendante, le cou serré dans sa corde je ne reconnais pas l'oeil vif de ma face de bouc. Il est mort cette nuit. Pet émet des hypothèses à ma conscience atterrée qui flotte un peu, coincée entre la bête rigide et la lao prolixe qui a visiblement oublié que je ne comprenais pas un traître mot de sa logorrhée.. Je me précipite sur le téléphone pour joindre Patrick qui est avec Vath, son bras droit traducteur lao/anglais et qui décode : Billy aurait été piqué par un serpent, ça l'aurait paniqué, il aurait rué dans ses brancards tant et si bien qu'il s'est lui-même étranglé.

Patrick me dit : C'est la vie des animaux de la ferme... ça va te donner l'occasion d'apprendre à découper une chèvre.

Beuh.

Bêêê.

Einh ?

Bon.

Je me suis d'abord demandé si cette bête était mangeable, mais comme ça ne semblait inquiéter personne, j'ai fait semblant de pas y avoir pensé. Ensuite m'a assailli le doute : suis-je capable de surmonter cette épreuve, envoyée certainement par le Dieu de la boucherie qui s'amuse avec moi depuis deux jours ? La chair sanguinolente, laissez, c'est pour moi. C'est drôle comme, dans un autre monde, on se trouve des ressources inconnues. Bon, j'ai pas dépecé moi-même, faut pas déconner, mais j'ai observé Pet et Moon assez tranquillement, l'estomac en place et le regard curieux, brûler et racler les poils, ouvrir et vider Billy. Le passage de la bête qu'on aime à la viande qu'on mange. Ce que j'ai vu ce matin, je crois, ne doit pas du tout ressembler à ce qui se passe chez nous, c'était dans un coin du champ, à l'ombre de la cabane en bambou, sur des feuilles de bananiers, pieds nus dans le sang, mains nues dans le ventre dégoulinant. Drôle, d'ailleurs, que Moon grimace devant mes points de suture alors qu'il plonge sans rechigner dans les intestins de chèvre.

Je vous passe les détails.

Je me suis retrouvée à 13h dans une scène si surréaliste que j'ai voulu graver chaque détail. Sous l'arbre trône, sur la natte salie, au centre de notre cercle, une assiette de peau de Billy grillée jouxte un saladier de ses tripes dans un liquide brunâtre et malodorant. Une soucoupe de criquets, dont Moon a patiemment arraché les ailes avant de les faire frire, passe inaperçue entre nos verres que Pet a fièrement rempli au tiers de Bierlao (que je n'ai pas décapsulées), à l'autre tiers de Pepsi, le tout complété de glaçons. Dégueulasse. Sur ma gauche une espèce d'insecte de 5 ou 6 cm de long, tenu en laisse au bout d'un fil de pêche, attendant
d'être croqué, siffle quand la petite fille appuie sur son dos, et ça la fait rire ! Ça la fait rire, et moi aussi, tellement... Moon, Pet et les deux femmes sans nom rient de me voir rire de voir la petite fille rire en appuyant sur l'insecte. Les chinois au karaoke ne nous ont pas lâchés et bordel de bite (pardon Maman), je fais le choix de cette vie saugrenue, un peu, peut-être que j'aurai pas de retraite, que je finirai dans la misère, seule dans mon deux pièces, j'en sais rien, mais sérieusement, comment je pourrais regretter de vivre ce genre de moments ?

jeudi 21 novembre 2019

E.T.

Je plonge la main dans les graines de coriandre.

Je plonge la main dans les graines de coriandre. Fraîches. Humides. Un petit germe à leur bout, tout blanc, tout neuf. Lentement, je savoure.

Chaque goutte crantée appuie un point précis de ma peau. Chaque perle rouge titille un point de réflexologie, déclenche une vague de je ne sais quoi qui pique et qui enveloppe, un nuage d'images et je ferme les yeux. Je pense. Je purge. Je pense.

Je pense à la découverte d'un monde normal sur lequel j'ouvre mes yeux de petite fille curieuse et mon regard d'adulte étonné.

Je pense à la distance qui me sépare des miens, à cette proximité que me permet la technologie. Je voulais m'isoler, j'ai l'impression de me rapprocher. Comme un bilboquet, je suis la boule qui voltige et reste liée à sa base. C'est comme ça pour l'instant.

Je pense au magique avion qui me mène dans cet autre monde où, pourtant, chacun vit comme toi, là-bas. Ici. Tout est pareil, et tout est différent.

Chaque ordinaire est extraordinaire, il mange, il parle, il dort, il pisse, comme moi. Dans cet ordre là ou pas, parfois il en fait deux en même temps.

Sauf que lui, il mange toujours assis par terre, autour de la table, basse, en bambou tressé, sur une natte étalée, à l'ombre. Les plats se collent dans des plats ébréchés, usés. Un saladier d'eau dans laquelle flottent des formes prétendument comestibles non identifiées, une coupelle emplie de pâte de chili pilé à un fruit inconnu au bataillon, une assiette d'herbes cuites, et puis le riz. Riz riz riz, fifi, loulou, le riz qu'il mange matin midi et soir, le riz gluant qu'il paie 75000 kip le kilo soit environ 75 centimes, la conversion est facile à faire. Il le prend dans son panier de bambou, le roule en boule dans sa main, le tamponne dans sa sauce épicée, ou le fourre d'une feuille de salade cuite, ici on joue avec la nourriture, c'est trop cool. On mange à chaque fois un repas qui n'est ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre. Le chili m'arrache la gueule à chaque bouchée de quoi que ce soit, mais c'est le jeu, ma pauv'Lucette ? Mon palais et moi, on s'accomode. Je me rattrape le soir où, seule cette semaine, je me nourris de cette craquante amaranthe, de ce beurre d'avocat que je retrouve avec délice, de ces explosifs fruits de la passion et de ces pâtes à rien parce que j'ai pas de beurre et pas de sauce et pas de gromage.

Toute la journée, Lui, il parle, il crie, il rit, dans sa langue codée, et je le regarde perdue, démunie, toutefois si fière d'avoir cru comprendre un mot. Ou deux. Chaque jour j'en apprends. Je sais dire fumier, poule, et fumier de poule. Repas, riz, et repas de riz. Je sais dire eau ! C'est important quand on ne boit pas l'eau courante. Ici on appelle pour
commander de l'eau à boire qui arrive 10 minutes après, en camion et en bouteilles de 20 litres, 40centimes la bouteille. Nam, l'eau. Nam Kan, la rivière qui caresse Luang Prabang et se jette dans les bras du Mékong. Ces amoureux communiquent plus simplement que moi avec les lao... parce qu'en dehors des mots, on n'a pas non plus les mêmes codes gestuels. Beaucoup de mal à se comprendre, et pourtant Pet m'aide beaucoup depuis ma mutilation. Elle me remplit des bouteilles d'eau depuis le fut, elle ramasse ma salade du soir. La solidarité n'a pas de culture.

Il dort aussi, l'extraordinaire ordinaire, il dort dans sa cahute en tôles défoncées, rouillées, la terre battue au sol recouvert de tapis chatoyants. Feu chatoyants. Je ne sais pas s'il a un lit, j'ai voulu passer le regard au dedans mais n'ai pas vu. Je n'ai pas osé. Moi je dors sur du dur et du solide, dans un vrai lit au matelas de pierre, au baldaquin de tulle percé qui laisse passer ces connards de moustiques. Je dors dans ma maison qui a tremblé au petit matin. Est-ce que leur tôle tient le choc, dans ces cas-là ?

Je sais pas s'il pisse, l'Autre, en fait, je ne l'ai jamais vu faire mais j'imagine. Pourquoi il pisserait pas ? Il a des commodités dans la deuxième maison en dur. Comme moi, pas de WC séparés. Douche italienne et pas de PQ, juste un jet pour se rafraîchir. Une habitude à prendre.

La nuit est tombée maintenant. Les chats ronronnent, les grillons grillonnent, les chinois chantonnent. Nasillards. Les chinois sont légions ici, ils arrivent par cargos dans l'hôtel d'en face et débarquent dans notre jardin avec ombrelles et appareils photos, s'extasiant de mille cris primaux tout à fait ridicules, selon mes propres références culturelles.

Bercée malgré tout par la litanie des voisins, j'égrène la coriandre dans son plat de métal. Je me sens apaisée. Je prends, j'apprends, je suis comme ces élèves de grande section à qui j'aimais tant enseigner, avide de chaque seconde qui peut me faire grandir.

Chaque ordinaire et unique seconde.


jeudi 3 août 2017

Quand les hommes vivront d'amour

Je ne sais pas comment raconter cette histoire. Cette histoire, elle est triste, elle est dure, elle est belle aussi, elle est grave et douce. Cette histoire à elle seule c’est un coup de hache sur la nuque et le câlin de maman quand je pleure.

Jordan, je l’avais relégué dans un coin, le sombre là-bas au fond, les toiles d’araignées lui flottaient sur la tête, coincé derrière le gros coffre des hontes, le coffre des souvenirs qui tachent. Qui fâchent. Qui gâchent.

Jordan était petit. Blond. Des yeux bleus perçants. Agité. Il était grignet, comme on dit par chez nous, c’était un peu le fanfaron de la classe. Un peu isolé, aussi, un peu rigolé. Moi j’étais moche. Grosse. Lunettes. Appareil dentaire. Acnée. Tutti quanti, tutti frutti. Tutti di turquie. J’avais d’excellentes notes et surtout, mes parents ne devaient pas savoir comme je souffrais. J’allais, venais, les poings serrés dans mes poches crevées, mon fardeau devenait colossal. J’avais peu d’amis, ceux-ci aussi. Les égarés se retrouvaient parfois, par choix. Ou pas.

Jordan et moi nous sommes assis contre un mur, avec une autre. Le soleil caressait nos trois peaux. Mettons que nous pesions en moyenne chacun 40kg, notre surface corporelle commune devait s’élever environ à (en m²) 3((4 x M + 7) / (M + 90)), soit 3(4x40+7)/(40+90), c’est-à-dire 3,9 . C’est fou.

Là, le soleil caresse donc nos 4m² de peau environ (mettons que nous sommes nus, et que nous avons nos vingt doigts chacun écartés, ou le calcul deviendra forcément plus compliqué), et nous papotons pour faire comme les ados normaux, ceux qui ont trop la vibe on the flex, qui sortent avec des gens pendant au moins 12 jours et qui font rigoler leur cour en pétant devant le prof. Nous, on est des fake. Notre t-shirt c'est du Wakoko et on espère que personne se rendra compte qu'on a du discount. Mais on est presque bien, dans cette menteuse douceur,  la clameur honteuse se calme un instant. On nous oublie. Je respire un silence. Pro. Fon. Dé. Ment. Presque bien. La voix de Jordan reprend, berceuse enveloppante dans le dardant. Un rayon me touche, un rayon me caresse, un rayon me brûle, me transperce. Jordan, quand il y pense, il me dit: « t’es vraiment quelqu’un d’inutile ».

Quelqu'un d'inutile.

J’ai froid tout d’un coup. Froid froid froid, c’est normal, j’avais laissé tomber mes protections, pour mettre mes 4/3 de m² au soleil et je me suis fait brûler au 17ème degré par l’épée glacée du globe en feu, Jordan m’a tuer. J’ai couru jusqu’aux toilettes, je me suis ruée, j’ai verrouillé. Je criais, je me vidais de ces années de souffrance et d’intolérance, de moqueries, de harcèlement, je criais et pleurais, je m’éventrais de douleur, assise par terre dans la pisse des mecs qu’avaient pas fait attention, dans la boue des filles qui avaient piétiné là de leurs godasses à la mode. Les grands ont frappé contre la porte, j’ai pas ouvert. Cassez-vous, CASSEZ-VOUS! j’ai dit à la CPE – tu vois j’ai des couilles quand je vais très mal. Elle savait sans rien comprendre que c’était pas de la violence contre elle, elle a continué à être gentille. Gentille. Pendant des heures, elle m’a mis la fièvre. Pendant, pendant des heures. Elle a répété ses mots doux, ses encouragements, qui venaient tellement tard qu'eux aussi étaient inutiles, beaucoup trop tard…  elle s'est fatiguée, elle est partie. Elle m'a laissée. Je ne criais plus, ne pleurais plus. J'ai attendu la sonnerie de 17h, je suis sortie, personne pour m'attendre, j'ai pris le car et je suis rentrée à la maison. Les yeux secs et la blague aux lèvres. Fallait pas que mes parents sachent que j’étais inutile.

Après ça, Jordan, je l’avais relégué dans un coin, le sombre là-bas au fond, et les toiles d’araignées lui dévoraient la tête. Il était coincé derrière le coffre des hontes, mais même caché il m'a hantée. Il est devenu mon herpès à moi. L’inflammation qui revient régulièrement, qui fait mal, qui fait mal, qu’on n’arrive pas à soigner. Qu’on ne raconte pas. Dont on se sent coupable.

Et il y a eu ce soir-là. vingt ans après.

Mon Tout doux et moi, à un festival hippie, au bar, un bel homme s’avance vers nous, demande à mon Lui s’il ne lui avait pas pris sa consigne par inadvertance. Mais non. Je me dis quelle honnêteté, Monsieur, c’est le monde des gens comme je les aime. Je lui dis merci dans ma tête. Et je le regarde.

Un gringalet. Les yeux bleus perçants. Et tout me remonte à la gorge, il se retourne pour partir mais je le rattrape je l’appelle Jordan, je parle, on parle, il me confond, ne se rappelle plus trop, des souvenirs, des gens, une boum, il actualise sa situation, dans ma tête tout s’entrechoque, cette bonté, cette simplicité qui éclate de lui et tout à coup je m’accouche je lui vomis cette journée, cet instant, le soleil et sa phrase. L’assassin.

Jordan est comme la bière que buvait mon Doux, sans fioriture. Jordan a entendu, a écouté, a dit qu’à l'époque il ne gérait pas la violence de ce qu’il vivait, comme moi, mais qu'au lieu de pleurer, comme moi, il s’en prenait aux plus gentils, aux plus fragiles. Comme moi. Jordan a dit pardon, pardon, il avait l’humide aux cils et nous nous sommes enlacés, dans la saleté de la poussière volante et le son trop fort d'un orchestre local, devant la buvette collante d'une journée de festival. Des étoiles ont crépité de notre contact et ont filé s’accrocher à la voûte, céleste, sûre qu'elles y resteront pour réconforter ces ados qui souffrent, qui meurent, des mots d’autres, les soirs de désespoir.

Une cicatrice s’est refermée ce soir-là, pour moi, pour lui peut-être. Aussi inattendu qu'espéré, quel étrange. J’ai enveloppé ses excuses dans du papier de soie et ses larmes dans un écrin velouté, j’ai refermé tout ça et l’ai rangé dans mon grenier. J’ai nettoyé et depuis, les araignées veillent dessus.

https://www.youtube.com/watch?v=cZfDRQ_kKOw



dimanche 30 août 2015

Luxy in the sky with diamonds



Je racontais mes débuts, voilà déjà la fin. Une dernière soirée, bien calme sous les projecteurs fatigués, FIP en fond, celui-là passe dans la rue et m’envoie tranquillement un baiser, je me rappelle…
… la première réunion d'équipe, timide...
… la panique, être certaine de ne jamais retenir les consignes, pas capable de gérer seule la caisse...
… la rage de constater encore l'erreur, compter encore, appeler un ami, avoir un peu honte, réaffectation du mode de paiement, j'ai oublié les contremarques...
…. la fierté d'avoir mis en page une jolie fiche de renseignements...
… le code du coffre fort que je déteste faire, trois fois à gauche, deux fois à droite, une fois à gauche et clic…
… les cartes de fidélité, écrire petit, tout petit, pour que tout tienne dessus, mon écriture sous leurs yeux pendant un an, applique-toi…
... déplier, annoter, trier,  ranger les 3500 affiches géantes, rédiger, parfois sans avoir vu les films, les textes du programme qui seront refaits de toutes façons, trop courts, trop longs, faudrait pas en parler comme ça. Tenter de réunir les infos sur l'accessibilité du cinéma mais n'y arriver jamais, le noter dans le dossier. Râler du mac qui va mal parce qu'il n'est pas PC, créer les affiches des soirées spéciales, qui seront vues ! dire bonjour, 5euros s'il vous plaît, non la salle n'est pas climatisée, oui vous pouvez entrer, non ce n'est pas un cabinet d'avocats ici, non je ne crois pas qu'on passera Terminator...
… les gâteaux, les glaces, les bières, de l’entr’actes animé, portes fermées, légèreté, entre 17h et 17h30…
… les fâcheries, les bouderies, les potins, les histoires d’ici, comme partout ailleurs, leur microcosme, une équipe touchante, fatigante, envahissante, unique, dynamique, motivante… bavarde, dictatoriale, lunatique, égoïste, altruiste, douce, piquante, une main qui a poussé mon dos, m’ont fait confiance…
… les mots sur mon vélo, les mails rigolos, les blagues à deux balles pas toujours marrantes et ma susceptibilité…
… elle qui arrive en retard, toujours, sa gibecière au dos, et prend le temps de demander si ça va, dans les yeux, comme ça, parce que c’est important, qui m’apporte un litre de jus d’orange, une fois, parce que je suis gentille, et me donne son numéro ce soir, pour garder contact. Ici on a jamais assez de temps…
… lui qui passe devant tout le monde, sans gêne, la bave aux lèvres, la chemise tachée, son bout de papier qui tombe, écrit du titre et de l’heure du film mais demande toujours je viens voir quoi déjà ? c’est commencé ? c’est dans quelle salle ? et c’est quoi, le film ? ah, c’est en bas ?...
… les projections, seule dans la cabine ronronnante, capitaine du bateau, les regarder s'installer par la lucarne et cliquer sur la petite flèche, comme pousser sur scène les mouvants du film et tout s’anime…
… ces portes vitrées, trop lourdes pour les personnes âgées, d’où je vois les affiches à l’envers, d’où je vois la pluie tomber, le soleil peser, les vies défiler…
... le hérisson du retour chez moi, toujours au même endroit. C'est Pougne, il me fait du bien.
... et les chaudoudoux de fin de contrat, les mots gentils des uns, le chocolat de l’autre, les numéros de téléphone, le bouquet de roses, les petits cadeaux, les petits gâteaux, les câlins, les encouragements, la gorge serrée, la gorge serrée, les larmes au bout des cils… et voilà. C’est fini. Je referme la porte et je m’en vais deci, délà. Sans Ernest qui est mort.

dimanche 8 mars 2015

Fiat Luxy

Et bien voilà, ça y est. C’est comme si sa naissance à elle, celle de ma petite framboise, mon petit poireau, la naissance de ma nièce, de ma filleule, de la petite Tessa au body rayé saucisson et aux grands yeux quand elle veut bien les avoir ouverts, c’est comme si sa naissance à elle avait provoqué celle de ma nouvelle vie. Une fée avec un cœur à lunettes plus gros que sa propre poitrine s’est penchée sur mon berceau cabossé, ces jours-là, et m’a tendrement reposée dans mon cocon ivryen, inondé de lumière et de verdure, m’a collée un colocataire bouillant de vie et offert un travail tout doux, tout chaud, dans un endroit que j'aimais déjà avec des gens que j'aimais déjà. 

J’étais enseignante spécialisée, je suis agent d'accueil au cinéma.
Mais… vous étiez... instit?? et vous voulez être caissière au cinéma ??… vous savez que c’est mal payé ?... et… que c’est juste un remplacement ?...

Oui Madame, je sais. Je perds du salaire, de la reconnaissance sociale peut-être, aussi, mais pas une fraction de seconde je n’hésite. Vous savez pourquoi, Madame ? 

Parce qu’avant, chaque soir je pesais lourd de la boule du lendemain. De la violence, de mon incompétence. Chaque matin mes membres s’animaient sans énergie, rester terrée une minute de plus, toujours ça de gagné. Aujourd’hui j’arrive légère, en avance, je sais que tout ira bien. 

Parce qu’avant, Madame, je passais les journées avec des gens qui n’avaient pas envie d’être là, les petits, les grands, tous soufferts d'être obligés. De la tension dans les corps et dans les mots, des cris, du bruit. A l'intérieur les muscles tirés, la tête compressée. Aujourd’hui j’accueille des sourires, des blagounettes, de ceux qui sont contents de s’offrir deux heures de plaisir, de m'en offrir 30 secondes. Des rapports en douceur, des rapports sans douleur.

Parce que jamais, avant, je n’avais terminé le travail. Coupable de ne pas faire plus, de ne pas faire mieux, les soirs, les week end, les vacances, coupable de me reposer au lieu de trimer, jamais tranquille, toujours coupable. Coupable, coupable, coupable. Aujourd’hui je fais mon travail, calmement, je suis certaine de le faire bien, et quand je rentre chez moi je peux peindre. J'ai le temps dans mon jour et dans ma tête. Parce que Madame, oui, c’est drôle, je créée mieux quelques semaines.

Et puis et puis, faut dire que j’adore ouvrir le rideau de fer, laisser entrer les spectateurs avides de sièges à abaisser ! Le doux souvenir des Disney avec Maman, petites, et ma sœur, si légère que le film ses genoux sous le menton... j'avais oublié mes lunettes, ce jour-là, la petite sirène était bien floue.

J’adore les reconnaître, aussi, les habitués, Vous êtes nouvelle ? J'aimais bien le jeune homme, il était sympa... prendre ma place, nouer des liens. Echanger un mot, partager l'émotion, conseiller, me faire conseiller, râler parce que c'est dans la salle 2, je vous comprends, on n'a pas la place pour les jambes. Derrière la vitre, l'infirmière de l'école. Vous me reconnaissez ? L'instit de la Clis, l'année dernière... ça alors ! On se demandait ce que vous deveniez ! Incroyable, quand je dirai ça au médecin... toujours très difficile, la Clis. Et l'ovni d'ancien élève, là, l'après-midi grands-parents au cinéma, ouverts rond ses yeux de bille et ses joues de bébé, tout halluciné de me voir là et pas ailleurs. Mais vous allez quand même à l'école? De sa voix embuée du nez, Vous savez j'ai craint le film Réalité, de Quentin Dupieux, car la mise en abîme m'a laissé perplexe. Me rappelle sa façon de mimer la mort par flèche dans le cœur, ou ses rythmes corporels tziganes dans la cour de l'école, l'ovni.

J’adore lire sur les films, fouiller, apprendre, cette stimulation intellectuelle, ce domaine inconnu. Si si, on peut rédiger sur ce qu'on n'a pas vu. Cap ? 
Préparer la salle de projection et suivre à la lettre la recette du chef de cabine, Roger, le réfugié politique qui m'apporte de la tarte quand on travaille ensemble. Avec de la poudre de speculoos dans la pâte, hummm. Allumer l'extracteur, le Dorémi, façole, les dolby digital surrounded 5PM, le TMS, et charger les DCP, vérifier l'éclairage de la salle, choisir le film à projeter, appuyer sur le bouton... les lumières s'effacent et le film commence. Satisfaction.

Attendre qu’ils sortent de la salle, voir leurs mines ensuquées de la parenthèse d’un autre monde, leur demander Alors ?... les voir émerger doucement, reprendre contact avec dehors, ici, maintenant. C'était gé-nial ! Quel film ! L'enthousiasme est contagieux, je le vis avec eux. 

Surtout, surtout, dans la fatigue de fin de soirée, je déguste le dernier spectateur. Il passe la porte et me retrouve dans le sombre. Le silence. Tard. Traverser la salle plus obscure, fatiguée de toutes ces vies qu’elle a animées. Respirer profondément. Sérénité. Tu vois Madame, dans ces moments-là je sens que mon travail a participé au plaisir des gens, et tout prend du sens. C’est drôle, ça ne m’était jamais arrivé avant.

D’aucun me demande « Et après ?! », parce que c’est bien joli, ça, de laisser tomber un boulot de fonctionnaire bien payé pour un job précaire à durée déterminée, bon sang faut penser la suite, faut te bouger, faut trouver, tu dois savoir quoi faire de ta vie tu vas quand même pas continuer les petits contrats il faut te stabiliser trouver un emploi bien-payé-parceque-les-voyages-lewwoofing-ça-va-un-moment-mais-ça-mène-à-rien-tout-ça-en-plus-t'es-pas-mariée-mais-qu'est-ce-que-tu-vas-fairemonDieumondieuMONDIEU!...

… et bien après je ne sais pas. Ma chose en mon temps. Je sais que ça t’inquiète, je le vois bien, et tu le dis. Ce serait mieux que j’aie une jolie maison et un joli mari, avec de jolis enfants qui courent dans le joli jardin après un joli chien que j'appellerais Bidule parce que ça me fait rigoler d'appeler mon chien Bidule, même si j'aime pas trop les chiens et qu'il y a peu de chances pour que j'en aie un un jour, sauf si je vis avec quelqu'un qui les aime tellement que j'accepte finalement d'en avoir un mais alors j'imposerais Bidule comme nom, mais ça n'est pas la question, si ?... tu serais rassuré, si j'avais tout ça. Pas moi, tu sais ? Ce sont tes envies à toi, tes angoisses à toi. Parce que moi, ça ne me dit pas de ne faire qu'une chose de ma vie. Sur mon lit de mort, je voudrais me réjouir d'avoir expérimenté mille choses, d'avoir su mettre de côté ce qui me rendait malheureuse, et d'avoir construit un bonheur, le mien, juste le mien, avec mes éléments.

Un grand poète m'ôte les mots de la bouche quand il écrit :
« J'ai quitté l'école ! 
Si seulement tu savais tout le mal que je garde ! 
[...]
J'ai pété les plombs, sans abandonner ni baisser les bras 
Plus d'nouvelles, batterie faible, malédiction 
Dorénavant, je vais de l'avant, c'est ma direction» 

Je vais dans ma direction, elle peut te sembler bizarre à toi, mais s'il te plaît, allège-moi de ton inquiétude. Juste donne-moi la main, fais-moi des câlins, aie confiance et promis, j'avancerai mieux encore. Sur mon chemin à moi. Accompagnée de toi.

vendredi 23 janvier 2015

Pomme pomme pomme pomme.

Elle monte sur sa copine pour manger,
et elle se croit maline.
Let’s wwoof again ! Je surveille encore de près, je m’inquiète, j’en transpire, mais toujours pas de tuile à l’horizon. Vaucluse, chambre d’hôtes, 60 brebis, leurs petits – qu’est-ce que c’est con, un mouton !, poulets, arbres fruitiers. Production de viande d’agneau et de jus de fruits.

J’occupe une place de choix, seule dans une chambre 3 lits, salle de bains et toilettes privatifs, du contraste avec le vieux canapé-lit partagé en Slovénie ! Rose, d’ailleurs, qui m’a écrit pour me raconter sa suite, après moi son déluge… les autres ont osé lui dire qu’elle faisait trop de bruit en mangeant, que ça les dérangeait, mais avec la musique ça devrait aller. J’ai eu de la peine pour elle, peuchère.
Ici, les repas pantagrueliques tout en bio des fermes du coin, concoctés par un sacré cuisinier. Enfin je dis sacré, je le dis pas trop fort parce qu’il hurlerait de son accent marseillais que bonne mère, si tu veux trouver plus athée que moi tu peux chercher longtemps, franchement, t’y crois toi, ty’as encore des fadas qui pensent que la vierge a fait un petit avé le bon Dieu. Bernard, c’est l’ours râleur qui aime manger et jouer aux cartes. Il s’énerve parce qu’à la télé, ils ont fait parler un spécialiste du terrorisme, il avait la tête d’un terroriste. Ils se foutent de nous, ils s’infiltrent partout les arabes, après ils tuent tout le monde et c’est la cagade. Bernard aime bien Jean-Pierre Pernaud. Il aime bien Guillaume, aussi – c’est son associé, il est blond aux yeux bleus-c'est un sacré numéro mais il est gentil.
Guillaume a 30 ans, grand et élancé, le visage rond de l’enfant qui se cache sous de faux airs d’adulte. Guillaume a quitté l’enseignement parisien pour suer entre pommes et brebis. J’ai travaillé une semaine avec lui en l’absence de Bernard, il m’a fallu puiser dans mes réserves de patience pour ne pas exploser que, fichtre, faudrait qu’il arrête de me contredire par principe. Avec lui je fais tout juste un peu trop, ou pas tout à fait assez. Pas là, plutôt là, et t’aurais du attendre 2 minutes, non, ça on va plutôt y faire plus tard.  Avec Guillaume, on a planté des pommiers. Plein. Une amie et accessoirement un proverbe marocain me susurrent Pour atteindre l’immortalité, écris un livre, plante un arbre, élève un enfant. Je me demande si je peux planter beaucoup beaucoup d’arbres pour compenser les deux autres, ça vaut le coup d’essayer.  En tous cas Guillaume aime bien Bernard, il le trouve gentil même si c’est un sacré numéro.
Je wwoof avec Anna l’autrichienne qui parle en tordant la bouche allemand, italien, anglais et français. Easy. Elle est très discrète et très gentille, elle a faim beaucoup trop de fois par jour, et on rigole comme des tordues en imaginant son chien en mère-grand du petit chaperon rouge. Diantre ça fait du bien. Quand Anna ne comprend pas l’accent marseillais de Bernard, il répète la même chose, aussi vite, mais en hurlant. Haha.

Nos journées, ici, sont ponctuées de brebis. C’est fou ce que ça mange, ces bestioles.  2kg par jour, paraît-il ! Entre les brebis, on fait du jus de fruit. De la pomme au point de vente, on trie, on broie, on presse, on met en bouteilles, on étiquette, et en cartons. Passionnant de voir les coulisses d’une production artisanale ! après avoir étiqueté 3000 bouteilles à la main, je comprends les 3e du litre.

Mais tout ça, je l’avoue, je le vis d’un peu loin dans ma tête, je pense et pense et pense au petit nez qui va bientôt pointer, aux petites mains qui vont bientôt s’agiter ; dans la dernière ligne droite je surveille le téléphone et j’attends en piétinant, en rêvassant, de faire enfin la rencontre de ma nièce. Tu vois, Dieu, si t’existes, au lieu de faire mourir les gens tu devrais faire naître les bébés.

mardi 13 janvier 2015

Trop d'hommages...



J’avais écrit quelques mots pour Charlie, mais la profusion d’hommages m’étouffe. Je ne veux pas que la réaction à l’événement ne devienne pour moi plus importante que l’événement lui-même, ce qu'il signifie et ses conséquences. Je ne publierai donc pas mon petit texte mais je veux juste en poser là l’essentiel : il m’est intolérable qu’aujourd’hui un homme tue un autre homme de sang froid, pour quelque raison que ce soit.

Finie 2014.
Ernest et moi vous adressons
nos meilleurs voeux !
2015 avance prudemment, comme un jeune enfant tentant ses premiers pas. Je tangue, je tâtonne, j’hésite, j’ai peur et confiance à la fois, je rebrousse chemin, finalement j’y retourne, je tombe, je me relève avec des bleus. Qui passent. Comme chaque début d’année je me dis cette fois, c’est la bonne ! t’as regardé filer la dernière, faut te secouer ma vieille. Mais avant, un instant, je me pose et regarde derrière moi.

2014 est finie. Agitée à très agitée. Du quotidien dur et dingue ponctué de chaudoudoux sur la première moitié, un décrochement total sur la deuxième. De nombreux voyages, des amis, des partages, dans la souffrance ou dans le rire, des kilomètres en avion, en voiture, et des rencontres.

Le petit. Arrivé dans ma classe en septembre 2013, qui disait non non non à chaque question. Tout noir, tout minus, tout fragile. D’une pichenette il tombe, mais lui il se croit super fort, tu vas voir le chien de mon père il va te manger. Le petit avec ses bras en cure-dents, ses dents de travers et ses grands yeux qui lancent des éclairs. Son papa a perdu toute sa famille dans l’incendie de leur immeuble alors, désespéré, il a fait venir sa deuxième famille du pays. Eux, ils habitaient un village avec des animaux en liberté, du sable sur le sol et des maisons en terre, dans un autre monde, là-bas, plus au sud. Le petit est arrivé à 3 ans, avec sa maman et ses frères, tous subitement déracinés pour être greffés dans l’univers parisien de béton, pollution, agression. Le petit garçon. Sa maman n’arrive pas à l’aimer, elle reste enfermée au soleil de son Afrique et son Papa est décontenancé, il ne comprend pas pourquoi le petit en arrive là. Il s’échappe de l’école. Il menace de se tailler les veines. Il saute par-dessus la balustrade du balcon. J’ai eu tellement, tellement peur pour le petit. Ses jambes et son cœur sont tellement fragiles. Il continue à dire non non non, il se met en colère à la moindre occasion, il crie, sale pédé va enculer ton père, il tape fort, il mord, il fait mal, il dit qu’il veut mourir !... il faut que je le maintienne pour l’empêcher de faire tout ça. Il veut que je le maintienne pour le protéger de tout ça, et je sens son petit cœur qui ralentit, ses muscles qui se détendent et sa respiration qui se calme. Il dit non non non mais il se serre contre moi. Il dit oui pour une histoire. Il préfère celle de Superlapin. Mais le petit, en fait, il a pas besoin de Superlapin, ni de Supermaîtresse, il se contenterait juste d’une Maman, même pas super.

Il y a eu Dieu, ensuite. Oui oui, Dieu. Il a la quarantaine tassée, il est petit, bedonnant et il pue des pieds. Il a vachement investi en moi, parce que quand même, il trouve que je suis une nana maline, et puis je crois que ça lui déplaît pas de se promener au bras d’une minette de 30 ans. Il m'aimait bien, je lui faisais penser à la pépette de Renaud. La pas vraiment bêcheuse, la pas du tout affreuse, qu’avait des idées vicieuses sous ses chveux jaunes, même si bon, j'ai pas les chveux jaunes. Mais voilà, je l'ai déçu, il a rien pu faire de moi. Je fais partie de ces filles, tu vois, j’en demande trop. J'aime bien qu'on réponde à mes messages, j'aime bien qu'on soit à l'heure, j'aime bien qu'on s'occupe de moi. Seulement, lui, il a pas que ça à penser, il doit faire gagner les verts à la mairie de Montreuil. Parce que Dieu, il est hyper engagé, il a des idées et tout! il bosse pour un maire écolo et défile avec les verts, mais il veut pas d'étiquette, c’est un expert, pas un politique. Un expert en communication. Il en dit jamais trop ni pas assez, il arrive à te faire faire et penser des trucs en te faisant croire que c’est ton idée. Moi je suis nulle à ça, d’ailleurs il me l’a dit : toi ton problème dans tes relations c’est que tu fais des erreurs de com. Il a raison, la spontanéité, ça craint, après tu fais des erreurs. C'est parce que lui il sait faire qu'il passe à la télé, Dieu, mais ouais, non, franchement, ça me fait rien. Il dit qu’il s’en fout d’être connu, il est hyper simple, tu vois. C'est pour ça qu'il murmure qu’il doit
rappeler Camille, parce que ça fait longtemps qu’il l’a pas eue au téléphone, il aurait pu se pavaner Ouais moi je connais Camille mais non non non, il en fait jamais trop, l'humilité l'habite! Par exemple il s'est pas étalé sur le fait qu'il a foutu un mec baraqué par terre qui l'avait provoqué, il m’a pas non plus raconté en détails son pot au café de Flore avec Stéphane R0zès. J'ai fait la gueule à cause de son heure et demie de retard sans prévenir, et bien il me l'a même pas reproché. Il a juste eu l’élégance de me payer le resto pour que j'aille mieux. Dieu, c'est l'homme le plus classe du monde.
Bon, en vérité aujourd’hui Lui et moi on est brouillés parce que j'ai été méchante, et je le confesse, j'ai eu des pensées blasphématoires. J'ai pensé qu'il avait un ego boursouflé. C'est la faute aux démons! Sur mon épaule! Dans mon oreille ! Ils résonnaient dans ma tête ! Ne crois plus en Lui ! Ne crois plus en Lui!... je suis faible, je leur ai cédé.


J'ai pu oublier Dieu et ma crise de foi là où il n'était certainement pas au printemps 94, et j'ai croisé la route de Léo. Vu de loin il est discret, avec sa casquette délavée et sa chemise à carreaux, mais il cache bien son jeu, le drôle. Certains l’appellent Léo, c’est un diminutif, d’autres Maratanga, parce qu’au Rwanda on appelle souvent les gens par leur nom de famille, mais moi je l’appelle Léo. Il n’est pas très
Regarde, il pédale en descente !
grand, il a la jeunesse éternelle du mec optimiste et le regard perçant de celui
 qui dit rien mais qu’en pense pas moins. Il court de partout, téléphone tout le temps, et ce qui le fait beaucoup rire, c'est les cons en vélo qui pédalent dans les descentes, allez, prends-le en photo! Léo est un bon vivant. Il adore les arachides préparées par sa femme. Isabelle, elle fait bien les arachides. Il met du citron sur tous les plats et trouve que le rhum, c’est pas mauvais alors il en boit 3 verres malgré son diabète. Léo est têtu comme un âne et quand il a décidé un truc, vazy pour le faire changer d'avis. Par exemple, il pleut pas quand c'est pas la saison des pluies. Mais regarde, Léo, il pleut, là, non ? mais non, c'est pas la saison. C'est pas la vraie pluie. C'est pas la saison. 
Léo a vécu la guerre, comme les autres il a du partir, avec ses enfants, sur les routes poussiéreuses des mille collines, fuyant la mort. Il s’engage depuis, discrètement, dans la lente reconstruction du pays, en embauchant des jeunes pour tout et pour rien, en leur donnant un cadre qui les motive et les pousse au-delà de leurs limites. Il s’inquiète de tout le monde et s’occupe de chacun. Beaucoup. Sans lui, la ville sera différente. Léo s’inquiète beaucoup pour mon frère et l'appelle à 2h du matin pour savoir s'il est rentré du match. Qui était à 17h. Il faut manger, Maxime, t’es tout maigre, là ! il faut manger des brochettes. Comme ce soir-là, dans l’une des maisons que tu as construites et que tu louais à ces fous d’étudiants belges, la soirée pleine de rires, de musique et de chèvre en cubes ! Tu portais ta belle veste en soie, celle que tu as achetée au marché avec ton ami d’ici de là-bas, qui vous rendait tellement fiers. Ce soir-là, aussi, tu nous as expliqué que quand on a bu, il vaut mieux rentrer en voiture, c’est plus sûr. On a bien rigolé.

Le matin du 8 janvier, préoccupée encore par le carnage de Charlie, le petit dans un coin de mon coeur et Dieu aux oubliettes, j’apprends que Léo s’est éteint pendant la nuit, doucement, dans son sommeil. Sans prévenir. Mes pensées volent vers le Rwanda, si loin, vers sa femme, vers ses enfants, vers ses amis. Et maintenant, le silence.