jeudi 18 mars 2021

Mortelle Méduse

 - Sandrine, tu pourras t'occuper de finir le dossier vacances de Jean-Patrick, s'il te plaît ? Je n'aurai pas le temps aujourd'hui...

- Le dossier de vacances ? Non, je peux pas.

Elle m'interloque.

- Mais pourquoi ?

- J'ai pas à pallier le manque d'organisation de mes collègues.

- Le manque d'organisation ? Mais ça arrive tout le temps que l'une commence quelque chose que l'autre termine, où est le problème ?

- Les dossiers vacances on a jamais fait ça. Tu commences, tu termines. D'ailleurs pourquoi tu t'es précipitée à les faire ? On a le temps. En plus t'en as commencé deux en même temps, je crois que tu t'éparpilles...

- Mais tu sais que les séjours sont pris d'assaut ! Si on ne dégaine pas rapidement, ils risquent de ne pas avoir le séjour qui leur faisait envie !

- Franchement tous les ans c'est pareil, les organismes nous foutent la pression et au final, les résidents ont toujours quelque part où aller. Faut pas rentrer dans leur jeu.

- Mais les résidents n'ont pas forcément le séjour qu'ils voudraient...

- Le principal c'est qu'ils partent, non ?...

On est en Analyse de la Pratique, elle dit qu'elle achète un appartement, que le notaire veut essayer d'entuber la vendeuse. Mais entuber, c'est pas son truc, à elle, l'important c'est les gens, et juste les gens. Ecouter, prendre soin, respecter. Son truc, à Sandrine, c'est de veiller à ce que les gens soient bien, en confiance. SOn truc, c'est la bienveillance.

… le principal c'est qu'ils partent, non ?

- Bon, donc tu ne veux pas finir le dossier de Jean-Patrick.

- Non.

- Sincèrement, j'ai l'impression que c'est plus de la flemme qu'autre chose, là.

- De la flemme ? OK.

Elle clôt. Je bous. Elle se lève. Je sors. Cette femme avec son air sûr d'elle et ses manières de bulldozer, me met dans un état de malaise que je ne maîtrise pas. Je sens la fébrilité qui se diffuse dans chacune de mes cellules et de l'extérieur, je les vois pointer leur nez. L'émotion. La perte de mes moyens. Elle veut le pouvoir, elle piétine, elle prend. Elle jouit. Le pouvoir.

J'entends Christelle qui demande un café. Il est 10h. Ah non, dit Sandrine, aujourd’hui c'est pas possible : Habiba a traîné au petit déjeuner, ça a repoussé le ménage et la cuisine est mouillée par terre, pas de café aujourd'hui. Christelle pleure. Il est 10h, elle veut son café. Bernard tourne et le demande avec force gesticulations, Jean-Patrick zone bras ballants et son copain voûté, cravaté, à ses basques, veulent un café. Sandrine, pourquoi ? Écoute ils peuvent pas avoir de café tous les jours, c'est pas institué. Kelly fait le ménage, pas de café.

Christelle passe la tête.

- Elle est plus mouillée, la cuisine, on peut avoir le café ?

- Ben non Christelle, c'est plus 10h, là ! Le café, c'est à 10h !

Christelle pleure. Il est 10h05, elle veut son café. Mais Sandrine trouve que sur un plan éducatif, c'est profitable qu'ils apprennent à s'adapter, merde, et on est pas à leur service. Et puis ils sont en collectivité, ils doivent se soumettre aux règles, c'est pas l'hôtel ici.

Sous nos yeux, un spectacle et les danseurs, de la joie toute simple. En spectateurs quelques uns, la cheffe de service. Sandrine n'aurait manqué ça pour rien au monde, elle trouve essentiel d'encourager les personnes accueillies dans l'expression de leur créativité.

Sandrine, il manque quelqu'un pour accompagner à Paroles et Musiques, tu y vas ?

- Ah non je déteste ça, qu'est-ce qu'on s'emmerde, en plus ils chantent faux. Vas-y, toi.

Elle croise les jambes mais pas mon regard. Elle m'évite jusqu'au retour sur le groupe et Alexia, je veux reprendre avec toi ce qui s'est passé tout à l'heure. Drôle de choisir cette expression si communément utilisée avec les personnes accueillies. «Reprendre avec ». Celui qui a fait une bêtises, dit un mot de trop, celui qui a fauté. Lui rappeler les règles, lui tirer les oreilles, l'engueuler. Prendre le pouvoir. Encore. J'adore. Elle veut reprendre avec moi.

- Je trouve que tu ne me respectes vraiment pas, quand tu me dis que je suis une flemmarde, tu ne me respectes pas. Déjà l'autre jour tu as dit que j'étais chiante, c'est pas acceptable dans une équipe...

Elle entre dans le bureau et voit le calendrier de l'avent que j'ai fait avec les résidents, qu'ils ont peint, découpé, sur lequel ils se sont appliqué à écrire les chiffres. C'est mal peint, c'est pas lisible, bricolo bricolette, de guingois. Comme nous tous, quoi. Je trouve ça beau et émouvant.

- Qui c'est qui a fait cette merde ? Franchement Alexia je suis déçue, tu avais dit que tu ferais un super truc. Là ça ressemble à rien...

- ... c'est pas acceptable dans une équipe. Ça a l'air compliqué pour toi de travailler en équipe, non ? Faut dire que tu n'es pas dans le métier depuis longtemps... c'est difficile pour toi d'être avec les autres...

J'arrive en retard en réunion, je suis excédée et j'explose, tous ces gens qui doublent par la droite quand la file de gauche pour la branche d'autoroute direction Paris est blindée, et qui s'insèrent au dernier moment ! Je comprends pas comment on peut avoir une attitude comme ça, ça me dépasse, se faire passer en premier, moi, moi, moi, aux dépens des autres qui, comme moi, vont aussi au boulot, sont aussi en retard. Je fulmine et dégueule ma colère sur la table de réunion, les collègues attendent la fin de ma diarrhée verbale. Sandrine sourit. Calme. Ah ben moi je le fais toujours, ça, doubler par la droite ! Je vais pas poireauter une heure dans les bouchons. La prochaine fois je te ferai coucou quand je te doublerai !

… c'est difficile pour toi d'être avec les autres...

- Effectivement je n'aurais pas du dire les choses comme ça, et ces mots-là n'ont rien à faire entre collègues, je m'en excuse.

- Et puis tu te vexes super vite, comme avec l'histoire du calendrier de l'avent, l'autre jour, tu n'as pas compris mon humour !

- Tu as quand même dit que notre calendrier, c'était de la merde...

- Oooooh mais tu prends tout au premier degré, je blague quand je dis ça ! Je suis bienveillante, moi, tout ce que je dis c'est pour t'aider à t'améliorer, et toi tu te vexes. On peut pas travailler en équipe si les gens se vexent tout le temps ! c'est comme quand je dis que tu t'éparpilles, moi je dis ça pour ton bien... je te vois toute perdue, ça me touche, je voudrais t'aider ! On est pas là pour se faire des vacheries, on est une équipe...

Alexia, pourquoi Sandrine a débarqué sur notre groupe, a vidé le classeur de Marc et l'a remporté en nous laissant le tas de feuilles en vrac sur un coin d'étagère sans nous adresser un mot ?

- Elle a fait ça ?... elle est sortie du groupe en disant qu'elle allait récupérer ce qui nous appartenait... elle venait de se rendre compte qu'au départ de Marc sur votre groupe, je vous avais donné son classeur qui était identique aux 13 autres. J'en avais acheté un différent pour Habiba, alors qu'elle s'était fait chier à acheter les 14 mêmes... et je n'avais pas à vous donner le matériel qu'on avait acheté avec notre budget.

- ... On est pas là pour se faire des vacheries ! On est une équipe...

Je la vois se transformer. Ses yeux se percent de doré et ne voient plus d'humain, ses cheveux ondulés prennent vie et sifflent à leurs extrémités, son regard me cherche, elle veut me pétrifier. Percée, Persée ? Persée. Je prends mon bouclier. J'affûte ma lame. Elle ne me tuera pas.

- Je m'éparpille, donc ? Je ne me rends pas compte... merci de me le dire, ça peut me permettre d'évoluer... mais tu peux me donner des exemples de situation où tu m'as vue m'éparpiller?

- Et bien là, ces dossiers !

- Mais comment, pourquoi je m'éparpille avec ces dossiers ? Tu peux m'expliquer ? Me donner d'autres exemples ?

- Mais tu sais Alexia, je ne veux pas te blesser, ou t'enfoncer, on travaille ensemble vers un même objectif...

- Tu peux développer sur pourquoi je m'éparpille avec ces dossiers ? Tu as d'autres exemples ? Je veux bien entendre des remarques si elles sont justifiées, mais si tu n'as pas d'exemple je ne peux pas tenir compte de celle-là...

- Je te sens sensible en ce moment, Alexia. Tu sais, si tu es fatiguée tu peux prendre un arrêt de travail, il faut prendre soin de toi... je dis ça pour ton bien, vraiment.

- Ecoute Sandrine, j'entends ce que tu dis, mais je n'en tiendrai pas compte. Nous parlerons de ces dossiers en réunion, avec les autres, tu pourras répéter ton point de vue et soumettre tes réticences à continuer les dossiers que j'ai commencés. Nous verrons comment tout le monde envisage la répartition du travail autour de ces séjours vacances et nous déciderons ensemble d'une procédure à suivre. Je le note à l'ordre du jour. Maintenant, la discussion est close et je retourne avec les résidents.


Regarde-toi dans la glace, Gorgone, et meurs de ton propre fiel.

vendredi 1 janvier 2021

A mon étoile

 

Je crois bien que ça sonne. De loin, à travers l'épais molleton qui m'isole des bruits du monde extérieur, je crois que ça sonne. Ma tête est si lourde... je n'arrive pas à la lever de mes bras croisés . Je me suis encore endormie sur la table de la cuisine, ça m'arrivait jamais, avant. Avant, on s'arrêtait pas, on avait toujours à faire. Ça a toujours été que je dorme beaucoup mais maintenant, je fais au moins le tour du cadran. Parfois, aussi, dans la journée... ma tête est lourde. De tous ces ans. De tout ça, là, du virus dont tout le monde parle, de la naissance des mes arrières petites filles, du cancer de ma fille, de la mort de mon mari, de chaque jour les travaux des champs, des milliers de poulets élevés puis tués, des deux enfants élevés, de mon mariage en blanc et cette photo qui reste, en noir et blanc, de la mort de mon père qu'on m'a jamais dit qu'il était mort, j'avais 5 ans, et de l'eau glacée, la mare, la mare... ça se mélange. Lève la tête, Hélène, tu entends ? Ça sonne encore. Laisse sur la table tes pesants et va voir. Prends ta canne et pousse ta carcasse. Traîne ta jambe qui te fait mal. Que t'as cognée contre une bûche qui dépassait, mais que t'as pas désinfectée. La blessure était trop basse. Le sang a séché. Ma hanche grince, j'ai mal. Tous ces efforts...

Un pas après l'autre jusqu'à la porte cadenassée. Si je ferme pas, y'a des gens qui entrent et me volent. Je sais qu'on m'a volée. J’ouvre, j'entrebâille et mes yeux, opaques, attendent que l'image s'ajuste dans cette fente floue. Du temps suspendu.

Ma petite fille se dessine. Là. Ouh, ben... ma petite fille. Que je vois jamais, la deuxième. Celle qu'en fait qu'à sa tête et qu'est pas mariée. Pauvre petite. Je prie pour elle tous les soirs, pourquoi le Bon Dieu l'aide pas ? j'ai pas fait chauffer le poêle, je me suis rendormie. J'ai jamais aimé recevoir, ça dérange ma journée. Je vais lui offrir quoi ? Elle me parle mais j'entends pas tout, je hoche la tête, ça suffit, je crois. Le café, je l'ai fait ? Je sais plus. J'aime bien que mes petits enfants viennent me voir, surtout quand il y a les petites. Je leur offre du café et des biscuits trop durs que je peux plus manger.

Elle s'installe, elle sourit, elle me demande si je vais bien. On a de la chance d'aller si bien même si on a plus vingt ans. On se dégrade, à nos âges, mais on a bien vécu et puis moi j'ai toujours vingt ans dans ma tête. On a pas vu le temps passer. Elle me tend un sachet, un petit cadeau. J'entends pas. C'est des pâtes de fruits, je vois. J'aime bien ça, les pâtes de fruits, ça me régale. Je prends mes lunettes, pour lire d'où ça vient, elle dit une petite confiserie artisanale, que des produits naturels. Les produits naturels, ça nous garde la santé pis ça nous fait vivre vieux. Je lis sur le sachet : BONBONS JULIEN. Bonbons. Julien.

Julien.

Julien Julien Julien.

J'ai plus d'air.

Mon petit. Mon tout petit... ma main tremble et le sachet dedans, les pâtes de fruits, mon corps tout entier, de tout le poids du malheur je m'assieds, et je pleure.

Je dis ça me touche que tu y aies pensé. Mon Julien, mon petit-fils qui est mort, c'était y a tellement longtemps, c'est comme si c'était hier et ton frère, tu sais, il était si vif ! Il est venu la veille, avec tes parents, il regardait partout, avec ses grands yeux, il observait, il comprenait tout, qu'est-ce qu'il était intelligent ce petit !... il allait bien... un beau bébé en bonne santé... c'était hier, ma petite-fille, que ton frère est mort... j'avais gardé des vêtements à lui. Ça sentait lui, encore. Une odeur de bébé en bonne santé... oh, s'il était encore là tu serais peut-être pas née... et ton petit frère serait peut-être pas né ?... Ça devait se passer comme ça... Tu crois qu'il nous regarde, de là-haut ? Ma voix plie et moi encore un peu plus... je pleure... on oublie pas... Résonnent dans ma tête ses rires de bébé, mon petit, mon tout petit, le premier, que j'aimais tant, dont l'absence a creusé ma vie encore et encore. Je pars. Son petit corps tout chaud contre mon cœur de Mémé. Je pense à lui chaque jour, tu sais ? S'il était encore là... je sais pas...

… à travers la douleur des souvenirs, je vois ma petite fille, là, elle bouge pas et son regard fixé sur moi s'embrume, et s'embue. Ça coule aussi chez elle, de ses grands yeux rouges et de son nez gros et laid comme celui de Mémé. Ma petite-fille perdue. Mon petit-fils perdu.

La visite a passé. J'ai pas trop parlé. Je lui ai donné son kilo de miel et son paquet de café, c'est Noël. J'agite ma main quand elle klaxonne, je tourne le dos, je rentre et referme à double tour. Y'en a qui volent si je ferme pas. C'est l'heure de Jean-Luc sur TF1, j'aime bien Jean-Luc, il est si gentil ! j'allume le poste et j'écoute, la tête posée sur mes bras croisés. Je suis fatiguée.



vendredi 14 août 2020

Piège en eaux troubles

C'était un jour noir, un jour de désespoir, un de ceux qu'on plombe du poids de nos corps empêtrés de l'état du monde, et l'on souffle, rauque, on sue, on peine, on se traîne, on râle, on meurt, un peu...

C'était un jour où ma raison m'avait quittée, me laissant m'enliser, moite et béante, moite et bêlante, aux mains des démons moqueurs piétinant mes valeurs.

C'était un jour où, hagarde, j'avais erré des heures à la recherche du sens perdu, et j'avais cédé.

Je l'avais cherché chez Yves Rocher.

J'avais poussé la porte, tremblante, l'achat compulsif incarné en diable sur l'épaule droite et l'ombre de ma conscience sur l'épaule gauche, prêts à s'écharper ce jour d'hui.

Je ne suis pas à l'aise dans ces endroits où les gens viennent acheter des trucs dont ils n'ont pas besoin de peur qu'on ne les aime pas s'ils n'en mettent pas...

… j'ai quand même demandé du vernis à ongles.

- La base SOS résiste ? Le durcisseur ? Le go green ? Le top coat ?

Elle m'agresse.

- Juste du vernis à ongles, s'il vous plaît.

- La base SOS résiste ? Le durcisseur ? Le go green ? Le top coat ?

Elle me jauge, elle me pense sourde.

- Non, du vernis à ongles !

- La base SOS résiste ? Le durcisseur ? Le go green ? Le top coat ?

Elle me juge : je suis gourde.

- Je suis désolée, je ne comprends pas ce que vous dites... je veux du vernis à ongles.

Elle soupire. Elle prend le dessus, elle va me mater.

- Alors le top coat c'est...

… je peux pas la laisser finir, son fiel mielleux s'insinue dans tous mes pores. Elle n'aura pas le pouvoir.

- Je ne comprends pas ce que vous dites mais ça ne m'intéresse pas. Je veux du vernis à ongles, je prends quoi ?

Elle est soufflée. Au bord de l'apoplexie. J'ai lancé l'attaque, elle sort les griffes et siffle :

- Le SOS, alors...

Je crois là à ma cinglante victoire, vernis vidi vici, mais d'un dernier élan de vie elle tente le tout pour le tout :

- le deuxième est offert !

Ma vie sobre en plein cœur.

- Mais je n'en ai besoin que d'un !

Elle tourne le couteau dans la plaie sanguinolente :

- Le deuxième est offert ! Il est GRATUIT !

Je résiste et gémis :

- Mais je n'en veux pas !

Elle prend plaisir :

- Prenez-le, vous le donnerez !

- Noooooooon !!!

Je m'écroule. Terrassée par la gorgone.

Deux vernis pour le prix d'un. Une mini trousse ELLE. Un agenda de rentrée. Je rampe, agonisante, hors de ce guet-apens, mes valeurs changées en pierres et mon esprit faible vaincu par le fiel de la fièvre capitaliste qui, sur mon crâne incliné plante son drapeau noir. Je possède, donc je suis.

mardi 30 juin 2020

Hic et nunc


Je suis sous la douche avec cet homme nu.

Je jette un oeil sans l'air d'y faire, de la curieuse, anti professionnelle... humaine. Ses pieds bien campés, solides, aux corps épatés couronné d'orteils puissants, et ses longs mollets. Ses cuisses musclées encadrent un sexe au repos qui ne me regarde pas. Il a le joli ventre et les poils épars sur son torse large, épaules carrées, un peu voûté. Il est grand. Il serait peut-être beau si je le croisais dans la rue, malgré son faux air de Dany Boon. Son regard bleu me surplombe et m'enveloppe, je sens ruisseler son amour naïf sous la douche qu'il demande tiède. Il se tourne et j'approche ma main pour lui savonner le dos, il ronronne comme un chat. Il laisse échapper des borborygmes que je ne comprends pas, il répète, il insiste, dans sa langue étrangère et je finis par acquiescer sans savoir quoi. Je souris, il ne me voit pas.

Je savonne cet homme nu, d'un an mon cadet, de 20cm mon aîné, et peste intérieurement d'avoir le bas de mon pantalon trempé. J'aime ce moment, il semble heureux.

Brusquement il se retourne, me faisant reculer d'un pas, surprise, il baisse la tête et cache ses yeux de ses mains pataudes et de sa voix puissante il crie « L'EST OU?! L'EST OU ?! », je ris, je répète « Il est où David ? » et fais mine de chercher ce planté devant moi, David ! Daviiiiid ! Tu t'es caché ? Tu m'as laissée ? Et le shampooing dégouline sur son front mouillé, ses poings serrés, sur ses yeux fermés, il rigole, il est fier de me laisser l'appeler, et soudain ôte ses mains de ses yeux rougis, piqués par le savon dont il n'a cure, il crie « L'EST LAAAAAA » et je sursaute en criant Mais t'es fou ! Tu m'as fait une de ces peurs ! il rit, il rit, d'un éclat d'homme de rire enfantin, de ses 42 dents, de ses 3 ans dedans, il bat des coudes et tape du pied, il rit, il rit de sa blague et je voudrais pleurer, bouleversée de sa candeur... je referme le rideau sur cet homme-enfant, qui aurait fait des choix s'il avait pu grandir, et qui ne sait de la vie que l'essentiel... et moi j'oublierais ici tout le reste. Rien d'autre que lui et moi, riant, hic et nunc.


mercredi 13 mai 2020

Au temps du Corona - Sylvaine, Nantes, France


Son rire éclatant qu'elle encadre de fossettes et surligne de ses yeux perçants. Confiné.
Sa vitalité qui déborde sur les conventions sociales. Confinée.
Ses touchantes maladresses. Confinées.
Sylvaine. Confinée.

Un 19m² dans le centre ville de Nantes qu'elle a optimisé comme une vitrine Ikéa et elle est bien, là. Sylvaine est un concentré d'essentiel, tout ce qui est hors d'elle est superflu. D'aucuns diront qu'elle est instable, à voguer de ville en ville avec ses 3 cartons, moi je pense plutôt que le monde est chanceux de voir ses graines de vie disséminées à droite à gauche.

Le confinement, elle l'a accueilli comme un grand bol d'air. Elle l'a attaqué de front, au chômage partiel, à grand coups de siestes et de séries pourries, franchement ça fait du bien. Une pause salvatrice dans le quotidien trop rythmé de son travail de prof à plein temps et d'un master à terminer.
Elle dit a postériori, quand même, que c'était ptêt une sorte de déni, ce bizarre sentiment de liberté alors qu'elle était enfermée, comme si, focalisée sur elle, envie de voir personne, de s'occuper enfin d'elle-même, elle ne voyait pas ce qui se passait dehors. Elle a profité deux semaines, tranquille, et poussée par la faim elle est sortie. Elle pose un regard étonné sur la ville, c'est joli dehors.

Mais dehors aussi, le monde en stress et la voisine suspicieuse, vous sortez souvent non ? Le mec au supermarché Vous êtes trop près de moi !! et les masques, et le gel, et la méfiance étouffante. Dehors, le monde en stress et Sylvaine est une éponge, ses pensées s'emballent et l'oppressent, il faut qu'elle rentre chez elle, il faut qu'elle coupe. Envie de ne plus voir personne, s'autosuffire. Chez elle, elle pense et tourne, et vire, elle lit, elle visionne, elle se demande comment on est arrivés là, qu'est-ce qui se passe ? Pourquoi j'accepte sans broncher de signer une paperasse pour sortir de chez moi ? Elle lit des pages et des pages anarchistes, on doit changer de monde, elle dit. Ses étudiants, adultes, immigrés, réfugiés, apprenant le français, la bombardent de messages, angoissants, angoissés, dégoulinants de vidéos complotistes et Sylvaine rassure, son énergie fuit comme dans une passoire. Elle reçoit beaucoup plus de messages qu'avant, l'enfermement pousse au lien numérique et même de gens qu'elle connaît peu elle reçoit des essaims de plaintes qui la piquent et piquent et piquent. Elle se sent vampirisée par l'asaut d'angoisses qui ne lui appartiennent pas et c'est trop pour elle. Son enfer, là, c'est les autres et elle veut pas. Elle commence à filtrer. Parce que le confinement grossit comme une loupe les émotions, elle doit aussi protéger les siennes.

On lui propose de télétravailler. Pas d'obligation. Elle se tâte et accepte. Parce que ses étudiants sans le collectif du cours de français sont complètement isolés, parce qu'ils ont peur, loin de leurs repères, loin de chez eux, parce qu'ils ont besoin d'elle pour apprendre, parce qu'ils sont en demande. Parce qu'elle a besoin de se sentir utile et aussi, soyons honnêtes, parce qu'elle gagnerait plus à travailler qu'à continuer de glander, et elle culpabilise parce qu'elle pense que les sous, c'est mal. Elle accepte le télétravail, le ventre en vrac tordu par l'idée qu'elle trahit ses idéaux, en acceptant de satisfaire encore un système dont elle ne veut plus.

Les étudiants n'ont pas d'ordinateur. Ils ont WhatsApp. T'as déjà enseigné par Whatsapp toi ? Tout est à inventer, et c'est à la fois excitant et angoissant, cette possibilité de tout faire, tout imaginer, tout fabriquer, elle adore ces challenges qui ponctuent sa vie, qu'elle relève toujours et qui la grandissent chaque fois un peu plus. Cette fois-ci, cette fois encore, elle se heurte aux limites qu'on lui impose et elle rumine, pense que ce sont les siennes. C'est dur. Elle voudrait donner tellement plus.

Ses journées sont pleines. Elle n'a personne à gérer, pas d'horaire, elle essaie de s'organiser dans ce monde désorganisé. Elle jouit de cette heure quotidienne dehors, qu'on lui accorde généreusement, elle profite d'en avoir encore le droit, sait-on jamais... elle rencontre en cachette, résistante, son amie voisine, question de survie... elle sent parfois, un peu, beaucoup, la piqûre de la solitude. Elle pleure pas, mais un câlin, ça serait pas de refus.

Six semaines dans 19m², centre de Nantes. Elle m'a raconté tout ça en riant, à son habitude. Sylvaine a le pouvoir magique de tout alléger. Elle transforme sa petite surface en grotte intime, elle dit qu'elle va bien par rapport à d'autres ! elle ne tourne pas en rond, mais son cerveau, si, un peu... il commence à divaguer. Il la mène, la nuit, au cœur de contrées lointaines et sauvages, dans des jungles touffues ou sur des rues arborées, des mondes, quoi, où l'on peut sortir... sans autorisation.







mardi 12 mai 2020

Au temps du Corona - Alexia, Charinaz-le-Bas, France


J'ai remis le pied dans un monde qui aurait une roue voilée. Ça tourne bancal.

Je voyais mon retour comme un splendide feu d'artifice, pétaradant d'émouvantes effusions et aveuglant de victuailles franchouillardes ! Un banquet à la gauloise, le sanglier, le barde, les copains, le bonheur, quoi. L'explosion a finalement duré deux fois quelques minutes... tout s'est passé dans du velours. J'ai glissé doucement dans le retour, ici, et j'ai trouvé un autre bonheur, surprenant et discret. Isolé. Avec mon blagueur de frère et sa douce flamme, sa douce femme, ma pétillante nièce et son fringant Doudou Bêêê qu'on appelle Doudoub, entre nous. 5 semaines au rythme de l'Enfant, levers, repas, fromages, couchers à heures presque fixes. Et entre les essentiels, j'ai gardé la flegme laotienne des dernières semaines, à vagabonder, beaucoup, entre le canapé super confort et le banc ensoleillé, entre le plan de travail et les sentiers forestiers, seule ou accompagnée. Lire, écrire, aller voir les chevaux, écouter les oiseaux, aller voir les chevaux, cuisiner, appeler les copains, faire des clips débiles, aller voir les chevaux. Ma nièce aime beaucoup les chevaux.

Je suis aussi restée plantée, beaucoup, beaucoup de temps devant les écrans, puisque tout passe par eux. Le lien à l'autre, à l'actualité, à la culture, à la création. Un jour, de rage, j'ai pris la décision radicale de désormais partir en forêt sans mon téléphone, et donc sans Maps.me. Très fière de moi, j'ai pu tourner en rond deux heures, en étant sûre d'être déjà passée par là, ah mais oui, mais finalement non, c'est quoi cet arbre? oh l'insecte de fou!... j'ai découvert toutes les splendeurs que j'admirerais naturellement si j'avais fait dix mille bornes pour être là... le pissenlit. J'ai découvert le pissenlit, vraiment. A quel point il est parfait. Imagine que chaque pétale que tu prenais pour un pétale est en fait une fleur avec un pistile... sur la boule d'étoiles, chaque graine délicatement accrochée à la base laiteuse est surplombée d'un parachute de dentelle qui lui permet de se porter loin quand le souffle vient la détacher. Je reste béate d'admiration devant tant de merveille.

Mes aspirations révolutionnaires ne se sont pas cantonnées là, j'ai aussi cuisiné l'ortie sous toutes ses formes en essayant sincèrement de nous convaincre tous les 4 que c'était pas dégueulasse (en vain), et j'ai arrêté de m'épiler. Voilà à quoi je ressemble vraiment sans les injonctions patriarcales, j'ai des poils sur les jambes et sous les aisselles, et j'assume à 100%. Tant que personne ne me voit, quoi.  L'idée du regard pose les questions existentielles: puis-je être séduisante, poilue ? suis-je aimable, poilue? Suis-je encore une femme, un être humain? et l'existence même de ces questions m'amène à ma réponse, collabo. Mon doigt d'honneur ne résistera pas et je retournerai sagement dans le rang. Sans poils, et sans orties.

Pour oublier ma veulerie, je continuerai de m'abreuver de toutes ces émissions assez politiquement positionnées, passionnées, hurlant de rage et pleurant d'espoir; je garderai l'impression de participer à la construction d'un renouveau, le tout en cherchant un CDI confortable et une maison avec baignoire. Toute cette hypocrisie que les gens comme moi ont à beugler sur les toits qu'on vit un monde pourri alors qu'ils sont terrifiés à l'idée qu'il s'écroule vraiment... c'est dégoûtant.

J'avais quitté Lyon il y a six mois, fraîche et innocente. Je reviens dans la ville masquée, aussi tourneboulée que moi. Nous sommes tous sur une bordure, temps de prendre des décisions. Je vais déjà provoquer mon propre changement. A défaut de refaire tourner le monde droit, peut-être que moi, je retrouverai un axe?

dimanche 10 mai 2020

Au temps du Corona - Olivier, Luang Prabang, Laos

« Alexia, tu sais, en fait le coronavirus c'est un petit truc microscopique, il a une petite couronne et oh ! sur le mur il y a un énorme gecko tu sais ! Oh le gecko ! Au revoir ! »

Luang Prabang, Laos.

Hélène enseigne à l'école française et l'ont suivie Olivier, Théodore, Gabriel.

Il sont arrivés en août et se sont installés, dans la ville, dans leur maison, dans cette culture qu'ils avaient hâte de rencontrer et pour laquelle ils ont tout quitté, en France. Passionnément curieux, un peu stressés.
Ils ont retrouvé un quotidien, se sont fait des amis, ont déployé leurs curiosités pour s'en mettre plein les papilles et les mirettes, ils ont chialé de la quantité de travail astronomique à l'école et ragé de ne pas trouver de boulot, ils ont fait des bêtises, ils sont tombés, se sont relevés, ils ont vécu, quoi, tous les quatre.

En janvier, j'y étais encore et ça chuchotait de toutes parts... un virus. En Chine. Que jouxte le Laos par son nord. Olivier, comme beaucoup d'entre nous, a fait confiance et attendu. Pas le genre de mec à paniquer, plutôt le genre à rassurer. Les rumeurs parlaient d'un chinois qui aurait traversé la ville, et j'imaginais le zombie, bave aux lèvres, crachant sur chaque passant, mordant ceux qui ne couraient pas assez vite, les cris d'horreur, la ville en feu, la fin du monde. En fait que dalle : on a acheté des masques et on a attendu. Eux aussi.

Fin mars, ils se sont posé la question... rester, partir, rentrer pour revenir, ou pas... ils ont jeté un œil sur ce qui se passait à droite à gauche, les galères des uns et des autres en Asie ou ailleurs, des expat', des touristes, et la situation en France, des relents de mesures dictatoriales... par le prisme des médias c'est un peu faussé mais ça semblait finalement pas si mal de rester ici. Ils ont misé sur la bo penyang attitude, et se sont calfeutré.

Olivier n'a pas vraiment peur du virus. Peu de malades au Laos. Il craint plus les attaques des moustiques que rien ne calme, et qui provoquent en ce moment une recrudescence de cas de dengue et de palu. Ça, ça le fait flipper. Le Covid, c'est du pipi de chat à côté de vraies épidémies qui frappent toujours les pays déjà en difficulté. Et ces pauvres petits européens privés de liberté... sarcastique non ? Il siffle la croissance, le profit, ces grands patrons qui attendent juste de rattraper le retard... pendant que des millions de personnes perdent tout, confinements impossibles, exodes, famines, avec quel avenir ? Quand il parle il a la rage.

A la maison les routines sont renforcées. Il faut des repères pour structurer ce temps qui s'étire. Théo et Gabi ricanent en parlant du conarvirus, ils font l'école à la maison, ils jouent dedans, dehors, se fendent le menton, regardent rougir les tomates et mangent les fruits du jaquier que leur donne le voisin. Ils ont presque l'air insouciants. Seulement, Théo dit vingt fois par jour qu'il va bientôt rentrer à la France. Ils dorment mal et bombardent les parents de questions... mais y'a pas de réponse. Ils ne savent pas quand ni comment ils pourront rentrer. Cette année décrochée tourne au vinaigre et ça devient difficile. C'est long. Ils sont tous les quatre, Olivier dit c'est déjà ça, certainement l'essentiel. On se fait de gros câlins... que faire d'autre ?