Chers vous tous,
Je suis partie hier de mon Paris d’adoption pour un périple
aventureux aux quatre coins de France, de Navarre et d’Europe de l’est. L’idée
ne m’avait effleurée de partager l’expérience autrement que par téléphone avec
ceux qui ont un forfait illimité principalement, mais face à mes découvertes
bouleversantes se succédant depuis hier soir, il me semblait criminel de
garder cet endroit inconnu du grand public. Dans ce chemin qui
porte le nom de rasoirs pour hommes, la perfection au masculin s’incarne chez
un homme que nous appellerons Ned, pour préserver son anonymat et l’égayer un
chouilla. Il accueille des Wwoofer, c'est-à-dire qu'il offre gîte et couvert en échange de menus travaux.
Je suis arrivée à Angers hier vers 18h, ponctuant 3h30 de
voiture transpireuses par la traversée d'une ville où les gens se balancent de la peinture sur la figure. Typique. Comme je maudissais ce nanaze de Tomtom qui ne trouvait pas ma
destination (ou alors c’est moi qui n’ai pas su suivre ses indications, mais
faut dire qu’elles étaient pas claires), j'ai passé un coup de fil à Ned qui me
répond que mais si, faut avancer, il habite là où il y a quelques voitures, et un van dans
l’entrée.
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| La vue de ma chambre |
Doux euphémisme.
J’ai du user de mes talents connus et reconnus en termes de créneaux impossibles
pour caler ma Clio entre deux épaves, et entrer dans la propr… décharge. Je n’avais
jamais vu ça. Des voitures, des voitures, des voitures, des pneus, des outils
rouillés, un vélo elliptique, des fours
cassés, et des bouts de trucs coinçant des bidules pour pas que ça tombe sur
les machins, mais ça on va y ranger ça sera mieux après. Ned me fait très
gentiment entrer dans sa cuisine. Je bloque sur le seuil. Un bourdonnement de mille
mouches s’affairent dans l’espace réduit où une odeur âcre m’attaque les
narines. Une odeur de vieux, de moisi, une odeur aigue qui pique partout. Mes
yeux horrifiés ne savent plus où se poser, sur les rouleaux de scotch enfilés
sur les ampoules d’un lustre mort, sur la pile de livres « Le vrai visage
de l’Islam » posée en équilibre au coin d'un carton de boîtes d’œufs en
fouillis,
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| La cuisine... |
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ou sur le Jésus en plâtre, un
bras manquant, l’air délabré de constater le critique de la situation. Je me faufile entre les montagnes de tout
mais surtout de rien, sales de toutes façons, menaçant l’avalanche (dans ce cas, il paraît qu’il suffit
de faire pipi pour savoir quel côté creuser et retrouver la surface, c’est bon
à savoir), qui laissent un maigre passage pour accéder à la table. Un tas géant
de médicaments en cache la moitié, la seconde étant jonchée de pain rassis ou moisi,
les deux mon général, d’un paquet de pâtes éventré (encore ces connards de
rats), d’une tarte aux pommes racornie sur une nappe tachée, mais faudrait
enlever tout le bordel pour la changer et Ned n’a pas la force. Sur la
cuisinière noire de crasse bulle une confiture gluante. Ned n’a pas l’air très
à l’aise, il se dépêche d’expliquer que sa salope de femme a provoqué chez lui
un diabète extrêmement grave qui l’a précipité dans le coma pendant 4 mois, a
fait fondre ses muscles et lui a ôté toutes ses forces. J’ai cru que je
n’allais jamais remarcher. Regardez, j’ai une pompe à insuline, soulève sa
chemise et me montre son ventre.
Ned a 56 ans. De petites moitié d'étoiles sous ses yeux fins, et très bleus. Une ride
étrange lui barre le front en oblique, il doit avoir des soucis tordus. Un
nez aquilin (j’aime bien ce mot), une peau lisse de quartier. Il entretient la barbe de 3 jours, celles des beaux gosses, mais il lui manque plein de dents alors l'effet est moins réussi. Des cheveux
blancs qu’il coiffe consciencieusement sur le côté, la raie à gauche, BCBG. Ses
ancêtres étaient de grands propriétaires terriens, à Ned, il descend de la
noblesse mais vous savez, l’ascenseur social marche dans les deux sens
malheureusement. Ses parents étaient très pauvres, mais 75% des français de
souche sont descendants d’Hugues Capet, on peut voir ça sur www.capet.org,
allez-y vous verrez !
Avec Ned, on a défriché un petit coin où il veut planter des
semis et mettre un tunnel, mais chez nous on dit chenille. On a coupé des
branches d’un magnifique figuier, et puis on a trouvé tout un squelette. Oh, ça
c’est un poulain qu’un connard a fait crever parce qu’il s’en est pas occupé,
quand j’étais dans le coma. Ned, il en a croisé, des salauds qui ont vécu chez lui sans le payer, qui lui
ont fait croire qu’il gagnerait plein d’argent, ou qui lui ont volé des trucs.
C’est les manouches, ça, qui volent les trucs ; ils rentrent dans les
maisons et ils prennent tout ce qu’ils peuvent revendre. Les arabes c’est moins
pire, d’ailleurs y’a un turc qui est venu ici, il était sympa.
Avec Ned, on a chargé sur la remorque les pneus qui recouvraient
feu le poulain, et on est allés à la déchetterie. Bon, faut pas avoir peur, je
conduis bien même si j’ai pas mon permis. Ils ont jamais voulu me le donner
mais comme je me suis jamais fait piquer !... Y’a un connard qui avançait
à deux à l’heure, Ned était sûr que c’était une femme, même si bon, il est pour
les femmes, lui. Faut dire qu’un intérieur sans femme, c’est pas pareil. Une
fois il est entré dans un cabinet d’avocats femmes, ben c’est différent, ça se
voit, quoi. Mais sa femme à lui, c’était une belle salope qui l’empêche encore
de voir ses quatre enfants depuis 17 ans, et ça le rend malade, il y pense
tout le temps. Ned, il a le droit que de souffrir et de mourir, il dit. Pourtant
il est intelligent, il a 6000 livres chez lui alors que elle, elle doit en
avoir 2. Mais vous me direz, ça empêche pas de décartonner quand même,
l’intelligence, parce que sa mère à lui elle était pas conne, ben elle a chopé
l’alzeimer et elle yoyottait vachement de la touffe.
Bref, on a bossé au moins quatre heures aujourd’hui,
entre les siestes et les repas. Je travaille mon self contrôle et mon ouverture
d’esprit. A midi, j’ai dit à quelqu’un que je tiendrai les deux semaines, mais
depuis
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| "Tout est mangeable!" |
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j’ai ouvert le frigo, et mon cœur s’est renversé comme une crème. Qui me
connaît un tantinet sait que je ne suis pas spécialement délicate, et que
parfois même je dépasse la règle des 3 secondes, mais là… que les rats
piaillent derrière le tas de merdes quand on mange, c’est une chose, mais un
frigo dans cet état, je ne peux pas. Blindé de DLC dépassées, noir, moisi, absolument ignoble. Alors ce soir, j’ai mangé un minimum en
prétextant un petit appétit, puis je suis allée me promener et me suis gavée de
pèches de vigne et de mûres. Question de survie ! Si j’arrive à éviter
l’intoxication alimentaire et la morsure de rat, il ne me restera que les
frelons asiatiques à semer. Le nid d’un mètre de large n’est pas si près que ça
du jardin, finalement, j’ai qu’à faire attention…
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| Le nid de frelons asiatiques |
En résumé, Ned est très sympathique, si l’on oublie son côté
catho royaliste fascisant, l’obsession qu’il a d’appartenir à la noblesse
française et sa frénésie à acheter des lots de trucs à revendre sur le bon
coin, si l’on met de côté son penchant profond pour l’esprit décharge et sa
détente totale vis-à-vis du duo hygiène/propreté, et si l’on accepte d’entendre
ses interminables déblatérations de souffrances physiques et morales, toutes
dues, au final, à sa salope de bobonne… cet homme est réellement malheureux,
mais, ayant récemment compris que sauver le monde n’était finalement pas ma
vocation, je ne suis pas certaine de gagner au change en troquant la Clis
contre Ned. Surtout que la porte est basse et que je me suis pris le chambranle
dans la figure environ douze fois aujourd’hui.
Malgré (ou grâce à ?) tout cela, je vais vraiment bien,
terriblement soulagée d’avoir quitté Paris malgré ceux qui s’y trouvent et que
j’aime, et bigrement fière d’avoir mis ma vie rangée de côté pour partir à
l’aventure. Je suis un peu l’Indiana Jones des temps modernes, quoi ! et
sur le pare-brise poussiéreux des autos déglinguées, LIBERTE, J’ECRIS TON
NOM !